La conjuration d’Amboise, un opportunisme malheureux

Le mois de mars 1560 est dans l’histoire du protestantisme une date assez singulière dans le sens où elle voit s’inscrire, dans une même temporalité, deux actes aux influences contraires. La promulgation de l’édit d’Amboise, initiant une période de tolérance « couverte et inavouée » et la conjuration d’Amboise dont la funeste finalité envoyait à la couronne des signaux hostiles de la part des réformés et jetait sur l’ensemble de ce parti une image violente et sombre.

La conjuration d’Amboise

“Dieu a manifesté sa colère contre un prince déterminé à s’opposer au triomphe inéluctable de la “vraie religion” 

C’est ainsi que les réformés les plus fervents ont interprétés la mort du roi Henri II, comme un signe divin, scellant leur inéluctable ascension dans le Royaume de France. La voie était ouverte, Dieu leur frayait le chemin et ils pouvaient enfin espérer sortir de l’ombre, s’ériger en religion forte et autonome. Une fièvre réformée s’étendait ainsi sur le royaume, gagnant les plus hautes sphères jusqu’au prince de sang Louis de Condé ou l’amiral de Coligny.
Un climat onirique s’installe donc au cœur des consciences de ces nouveaux convertis au protestantisme. Leur conception de la bonne nouvelle de l’Évangile accessible à tous transfigure leurs anciennes angoisses eschatologiques. Le Dieu froid et lointain vient prendre place au creux du cœur, illuminant de la lumière de sa parole l’horizon, jusqu’alors sombre et terne des protestants français.

Hugues Daussy dans son ouvrage sur le parti huguenot nous apprend que l’expansion calviniste est marquée par une période de croissance rapide et souterraine, vécue par les pasteurs comme étant annonciatrice d’une conversion complète du royaume éclairé par la vérité. Au premier abord, les signes sont encourageants, et invitent une grande partie des représentants du protestantisme à un enthousiasme peu empreint de prudence, laissant apparaître leurs désirs de reconnaissance officielle non plus comme un rêve mais comme une évidence qui ne saurait trouver comme obstacle que le temps. Dans ce contexte, la mort d’Henri II, roi ouvertement opposé à la religion réformée, ouvrait une brèche, un champ des possibles qu’il convenait de ne pas laisser se refermer.

Le jeune fils du Roi, François II, reprend la gouvernance en juillet 1559 et règne sous une double influence, celle de sa mère Catherine de Médicis et celle des oncles de sa femme, les ducs de Guise.
Toute minorité des monarques implique un temps de régence (car même si techniquement François II avait l’âge de gouverner, il en était incapable) et donc d’instabilité pour la couronne car elle n’apparait pas aussi forte qu’elle devrait être. Ces périodes de transition favorisent les velléités des grandes familles du Royaume et les quêtes personnelles de pouvoir.

La politique extérieure

L’arrivée au pouvoir du jeune François II s’inscrit dans un contexte de politique extérieure assez singulier. 1559 et le traité de Cateau-Cambresis marquent la fin d’une période de guerre contre l’Espagne, la Savoie et l’Angleterre de près de soixante ans. Les frontières au Nord ont pu être préservées, mais pas la Savoie. La durée du conflit a conduit la société française dans un environnement guerrier constant qui teinte toutes les couches de la population, et s’inscrit dans les mœurs. Beaucoup sont nés et sont morts enlacés par la guerre. Nicolas Le Roux dans son Que sais-je? sur les Guerres de religions nous dit que « l’absence d’ennemi extérieur entraîna une crise idéologique dans le monde nobiliaire (…) les caisses de l’état étant vides, la compétition entre les grandes familles pour l’accès aux ressources de la monarchie se fit particulièrement âpre». 

Dès les premiers instants à la tête de l’État, les Guises voient naître à leur encontre une opposition grandissante cristallisée autour des princes de sang qui fustigent leur mainmise sur le pouvoir et les mesures qu’ils prennent dans l’exercice de leur fonction. On reproche aux deux frères d’asseoir leur influence et de profiter de la jeunesse du monarque pour mettre en avant leurs propres intérêts. Ces princes sont également des défenseurs de la cause et de l’orthodoxie catholique désirant pratiquer une politique religieuse ferme et sévère vis-à-vis de la religion réformée. Naviguant sur les flots de l’hostilité des Guises envers les protestants, de nombreux grands personnages du Royaume ont rejoint les rangs huguenots pour manifester auprès de la cour leur mécontentement.

D’un point de vue purement rationnel, si l’on combine les trois éléments que sont la perte d’un ennemi de premier plan en la personne du roi Henri II, l’établissement d’une multitude d’Églises protestantes et la constitution de ce qui ressemble à un parti huguenot soutenu par des ralliements de poids, on peut comprendre que certains reformés « ont eu le sentiment que le moment était venu d’imposer leurs convictions » (voir Nicolas Le Roux, Les guerres de religion, PUF, 2018, p. 26)

La conjuration d’Amboise, un opportunisme malheureux

Le but de cette conjuration qui est évidemment dirigée contre les Guises est de soustraire le jeune monarque à leur emprise néfaste pour le royaume et pour les protestants. Ils sont, aux yeux de ceux qui préparent cette machination, des imposteurs et usurpateurs du pouvoir, ils doivent donc être jugés lors d’états généraux et remplacés par Antoine de Bourbon et Louis de Condé, tous deux sympathisants de la cause réformée.

Fomentée par un ensemble de gentilshommes provinciaux de moyenne noblesse et dirigée par un petit noble du Périgord, La Renaudie, cette conjuration ne remporte pas le soutien qu’elle espérait et est même réprouvée par presque l’ensemble des Églises réformées et surtout par Calvin qui dira : « Si le fait me déplaisait, la personne de La Renaudie m’en dégoûtait encore plus.»
Rien ne va dans l’organisation de ce fâcheux évènement, « Antoine de Navarre refuse de la diriger et Condé se tient prudemment en retrait » apparaissant même comme le « Capitaine muet » dans la correspondance des conjurés, le recrutement des mercenaires est laborieux et l’assemblée générale qui précède le passage à l’acte est révélée par un traitre.

Tout cela conduit à un échec probant, la plupart des participants sont arrêtés aux abords du Château d’Amboise le 10 mars, la seule bataille opposant quelques centaines de conjurés aux forces royales tourna court et l’ensemble de l’entreprise s’achève sur une répression féroce et sanglante. Les pendaisons et exécutions sont tellement nombreuses et se succèdent à un rythme tel que les bourreaux « finissent par jeter les anonymes pieds et poings liés dans la Loire. »

Quel gâchis, le naissant parti huguenot se serait bien passé de cette déconvenue totale, car non seulement cela avait été désapprouvée, mais cela envoyait également des signaux hostiles à la couronne qui avait, quelques jours auparavant, tendue la main aux protestants en signant l’édit d’Amboise. 

En effet cet édit, promulgué le 8 mars 1560 instaurait un climat de tolérance, si tant est que nous puissions utiliser ce terme, en s’inscrivant « contre la politique répressive du règne d’Henri II », le roi ordonne le pardon complet pour tous les crimes d’hérésies et la libération des prisonniers qui ne sont pas coupables de rébellion, c’est d’une certaine manière la liberté de conscience qui leur était accordé. Cet initiative révélait l’intention de la cour, dirigée à ce moment par les Guises et Catherine de Médicis, qui au final n’était pas tant opposée aux protestants et cherchait l’apaisement plus que le conflit. François II qui allait mourir rapidement souhaitait la tenue d’un concile national pour résoudre le problème délicat de la dissidence religieuse. Pour beaucoup de réformés, l’attitude de la cour, concrétisée par l’édit d’Amboise intervenait comme une confirmation temporelle d’une intuition spirituelle, le vent était certainement en train de tourner en faveurs des protestants. 

Visiblement tout le monde ne le voyait pas comme ça notamment les acteurs de la conjuration qui en agissant de la sorte on fait davantage de mal que de bien au parti huguenot.  Arlette Jouanna tempère en expliquant que « la répression d’Amboise n’est qu’une parenthèse de courte durée dans l’évolution qui conduit la monarchie vers l’adoption d’une politique de tolérance civile, mais l’aspect violent de la conjuration a suscité la peur des catholiques, qui associent désormais au mot Huguenots, l’image de comploteurs de l’ombre. »

Benjamin Rivoire

Pour aller plus loin

Quelques références sur la période et le thème abordé :

Nicolas Le Roux, Les Guerres de Religion. Très belle synthèse sur ces évènements majeurs !

Celine Borello, Catherine de Médicis. Biographie percutante et remettant en question la légende noire autour de cette figure importante de l’histoire de France ! Pour plus d’infos voir cet article.

Arlette Jouanna, La Saint-Barthélemy, les mystères d’un crime d’Etat. Ouvrage de référence sur ce moment charnière de l’histoire des protestants.

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