Le catholicisme a-t-il encore de l’avenir en France?

A retrouver sur notre site librairiejeancalvin.fr

Dans une étude pertinente, Guillaume Cuchet, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Est-Créteil, analyse le paysage religieux actuel et s’interroge sur la situation (difficile) du catholicisme français.

On dit souvent que poser une question c’est déjà y répondre un peu. Il suffit de
considérer certains titres accrocheurs des quotidiens pour s’en rendre compte,
la question peut, en elle-même, véhiculer une idée qui laisse peu de place à
l’incertitude. Aussi le titre de cet ouvrage semble entrer dans cette catégorie.
Guillaume Cuchet, non sans passion, sonde le dépérissement du catholicisme
contemporain en prenant pour point de départ le constat d’une rupture
profonde et plurielle de la pratique catholique depuis les années 1960. Cet
ouvrage, fouillé, très bien documenté et intelligent est en fait un assemblage
de plusieurs articles qui mettent en évidence des idées fortes; il porte
notamment sur certaines tendances spirituelles contemporaines et le devenir
du catholicisme en leur sein.

Guillaume Cuchet s’interroge dans les premiers chapitres sur le rapport à
la mort :

« Comment les baby-boomers au sens large, c’est à dire ceux qui ont

aujourd’hui entre cinquante-cinq et soixante quinze ans, vont-ils faire pour

mourir ? »

Comment ces hommes et femmes, pour une bonne part
responsables du décrochage religieux évoqué, vont-ils faire face à cette issue
fatale sans le « secours » de la religion ? Au delà du religieux, la norme sociale
morale qu’imposait le catholicisme s’est effritée, au point « qu’après avoir
révolutionné la jeunesse, le mariage, la sexualité, la parentalité, la religion et
aujourd’hui la vieillesse,  les baby-boomers vont certainement finir par
révolutionner la mort elle même ».  La société, nous dit l’auteur, a fait de la
mort un tabou absolu, remplaçant ainsi celui de la sexualité. Cela s’illustre par
un glissement des mœurs funéraires où tradition et modernité s’articulent pour
former une composition tout à fait déconcertante. L’auteur explique que
l’ancienne norme funéraire de l’Église éclate, d’abord
physiquement, par la multiplication des lieux du deuil, (funérarium,
crématorium, l’église, le cimetière, les parcs du souvenir) et, sur le plan idéologique, par
« l’essor des demandes de consécration minimaliste du type petites prières,
petites bénédictions, derniers adieux », loin des formules liturgiques complètes
usuelles de l’Église. En somme, on impose à l’Église plus qu’elle ne s’impose
dans les consciences
. La décatholicisation de la France conduit dans une forme
d’idéal de mort légère, qui, si elle est inévitable, doit peser le moins possible, ni
sur les morts, ni sur les vivants. La mort, est-elle simplement devenue un
mauvais moment à passer ?

Nous l’avons dit, l’auteur étudie également des tendances spirituelles avec une
acuité convaincante. L’exemple surprenant des « joggers californiens », qui illustre
que l’ascèse n’a pas disparu de notre monde, est particulièrement interessant.

Guillaume Cuchet décrit l’engouement collectif qui entoure cette
pratique, autrefois l’apanage des militaires et des sportifs de haut niveau
(autrement dit ceux dont c’étaient une partie de leur métier) ; le Dieu de la
modernité devient celui de la médecine, du corps et de l’âme dont le culte se
rend « en tenue criardes » à grands coups de performances, de sueur et de
dépassement de soi. Cette nouvelle religion s’entiche même de toute une
panoplie liturgique permettant aux fidèles de suivre leur piété.
« Les magasins
de sport ne désemplissent pas, les cardio GPS et les applications Iphone se
multiplient et permettent de mesurer sa fréquence cardiaque, sa vitesse, la
distance parcourue, les calories brûlées, sa courbe de progression »: l’ascèse
n’a pas disparu de notre monde, elle a simplement changé d’objet nous dit
l’auteur. Son étude de ce phénomène au prisme de trois hypothèses est
particulièrement frappante et mérite le détour.

Arrêtons-nous rapidement sur un élément de sa dernière hypothèse: « Par conséquent, la question de savoir après quoi ou qui courent les runners contemporains prend une tout autre
direction. Je dirais, au risque de simplifier un peu le tableau, qu’il y a deux
profils dominants : les moins de trente-cinq ans courent après leur jeunesse, les
autres fuient la mort, tout bonnement. Tous livrent une bataille de retardement
aussi acharnée que méthodique, qui est devenue notre grande affaire à tous et
dont le running n’est qu’une modalité parmi d’autres. »

Les chapitres IV et V reviennent sur l’antagonisme croissant entre religion
et spiritualité.

L’évolution contemporaine de la sphère religieuse à entrainé une
expansion de la spiritualité au détriment de la religion. Elle se caractérise
notamment par un rejet du dogme, de l’institution et des obligations au profit
d’une vision «positive», transcendantale, d’ouverture, désirant un bien-être
global.
L’auteur nous dit que «les besoins de sens, de consolation, de
ritualisation qui faisaient le fond de l’ancienne demande religieuse, n’ont pas
disparu mais ils se sont transformés et transférés ailleurs, dans des pratiques
où l’on peine parfois à la reconnaître». Ainsi il met en avant deux aspects de
cette nouvelle spiritualité avec les figures des «nones» (les personnes ne
s’affiliant à aucune religion) et le triomphe des influences asiatiques, Bouddha
en tête. Ces «sans religion», surtout des jeunes qui, « en même temps qu’ils
enterrent leurs grands-parents, enterrent le christianisme dans leur famille »
,
voguent sur des flots aux élans parfois mystiques, parfois métaphysiques,
convergeant presque systématiquement vers «une sorte de marché mondial
des religions et des spiritualités ouvert et fluide, où chacun pourrait venir
chercher ce qui lui convient le mieux, quitte à repasser, de temps en temps,
par l’échangeur central des sans-religion».
La réalité forte derrière ces évolutions semble révéler que ces nouvelles
générations, non plus de décrocheurs, mais de décrochés, tendent à une
spiritualité qui leur soit conforme et non plus à se conformer à la spiritualité
inhérente à la religion.
Cette nuance en dit long et s’inscrit de manière plus
globale dans le mouvement individualiste exacerbé dans notre société. Ce qui
est bon c’est ce que tu aimes nous disent-ils.

Guillaume Cuchet revient également sur la manière dont le catholicisme
contemporain s’accommode en son sein de ces nouvelles réalités

On peut aisément imaginer que « devenir minoritaire dans un pays où l’on a longtemps
été majoritaire, voire ultra-majoritaire, est forcément une opération difficile, a
fortiori au lendemain d’une œuvre de modernisation comme le concile Vatican
II (1962-1965), qui n’a pas produit tous les fruits escomptés ». Aussi on perçoit
les divisions internes au catholicisme, tant sur le plan politico-social que sur le
plan théologique. La vieille rivalité entre pensée libérale et conservatrice n’a
peut être jamais été aussi forte. Le catholicisme donne ainsi des signaux
disparates mettant en lumière sa naissante agonie. Si les conservateurs
semblent être en position de force en terme numérique, la récente élection
d’un pape aux forts accents libéraux, champion de l’opinion publique, vient
déstabiliser un ensemble qui poursuit (en vain?) une pleine unité pour
combattre ses ennemis externes.

L’Église est tiraillée dans son approche et dans sa réaction entre ses
impératifs historiques internes, à savoir, le fait d’annoncer le message de
l’Évangile et le service à rendre aux contemporains, qui dans ce dernier cas
peut l’entraîner dans des situations délicates, voire inconfortables. Au cours du XXème siècle, l’auteur nous explique que l’Église catholique a oscillé dans ses
orientations avec l’extérieur. Comment gérer la non-catholicité et quelle était la
mission principale de l’Église, «l’évangélisation» ou la « sacramentalisation »
du peuple chrétien ?
Ces considérations dont les réponses n’ont jamais été
évidentes, ajoutées aux divisions internes ont fortement contribuées à la peine
du catholicisme. Guillaume Cuchet évoque ces rivalités en ces termes « les
divisions dans l’Église opposent entre eux des courants ou des générations qui
se reprochent mutuellement d’être responsables de la situation générale du
catholicisme », des débats stériles qui desservent l’ensemble de l’Église
catholique.

Dans un dernier chapitre, l’auteur considère le rapport entre le
catholicisme et la modernité en insistant sur l’épineuse question d’une
potentielle refonte théologique, avec tous les problèmes que cela peut
engendrer.

Il finit sur une note plus personnelle, comme un souhait fait dans
le creux de la pensée et du coeur: « La culture religieuse peut survivre à
l’extinction des croyances et des pratiques qui la fondent, provisoirement, mais
pas indéfiniment. Vient nécessairement un moment où il faut alimenter le
capital, sans quoi l’aventure se termine. Or il me semble que ce moment est
venu pour nous aujourd’hui, sauf à passer résolument à autre chose » ; c’est
ainsi un appel à un catholicisme qui soit plus qu’une identité (surtout si celle-ci
est uniquement en réaction, précise-t-il de manière honnête) et moins qu’une
foi.

Dans ses paroles, les réalités transcendantes semblent peu
présentes, Dieu n’est pas (plus?) le point crucial. Certes l’auteur parle pour lui-même, mais tout en déplorant le dépérissement chronique d’un catholicisme qui s’éparpille et laisse des plumes partout où il passe, il semble aspirer à une pratique dans laquelle Dieu est relégué à une considération
cosmique, globale et vague. C’est une apologie du christianisme qui tait
le nom de celui qui l’a fait naître, Christ lui-même. Au-delà de l’analyse claire et pertinente, cela paraît être un raisonnement, si ce n’est absurde, tout du moins triste et paradoxal.

Benjamin Rivoire

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