Les huguenots de Paris et l’avènement de la tolérance

Que sait-on des protestants de Paris? Que sont-ils devenus à la Révocation? La traduction du livre de David Garrioch renseigne un pan méconnu de l’histoire des huguenots et de l’histoire de la tolérance.

L’ouvrage de David Garrioch, aussi surprenant que cela puisse paraître, vient combler un manque dans l’historiographie du protestantisme. En effet, si de manière générale, le parisianocentrisme s’illustre dans de nombreux sujets, il brille par son absence quand vient l’étude du protestantisme parisien à la fin du XVIIème siècle et au XVIIIème siècle. Aussi le constat s’impose : on ne connaît que très peu les huguenots de Paris.

Nous apprenons donc énormément de choses sur cette communauté, au final assez importante puisque les protestants parisiens forment un ensemble évalué à 2 % du total de la population – laquelle est de 500 000 habitants sous le règne de Louis XIV.

La question de la pérennité de cette communauté est au cœur du propos de l’auteur. Comment les huguenots de Paris ont-il survécu et prospéré au lendemain de la révocation de l’édit de Nantes en 1685 ? Cette décision, rappelons-le, qui révèle l’hostilité du pouvoir royal, était aussi soutenue par l’ensemble de la population. Si les stratégies de survie et de résistance sont examinées par l’auteur, il relève également que c’est en vertu d’une véritable progression de la tolérance dans la ville de Paris au cours du XVIIIème siècle que les huguenots de la capitale ont prospéré (relativement).

Au début du XVIIIème siècle, le protestantisme à Paris était en plein chaos; ses organisations et son identité collective avaient été réduites à néant, la plupart de ses fidèles étaient intimidés et meurtris. Ils devaient faire face à des mesures drastiques: interdiction de tout culte public, condamnations aux galères, enfermement pour les pasteurs et les fidèles récalcitrants, confiscations des biens en cas d’émigration avérée, enlèvements de leur jeunes enfants placés dans des institutions catholiques, nombreuses exclusions des emplois publics et des corps de métier. Pourtant, les huguenots résistaient encore, si bien que le clergé paroissial catholique et même le gouvernement royal étaient tout à fait conscients que la persécution n’avait pas, comme ils l’espéraient, ramené les réformés dans le giron de l’Église romaine. 

Le particularisme parisien que l’auteur étudie dans cet ouvrage réside notamment dans le fait que, très rapidement après la révocation de l’édit de Nantes, la persécution à Paris fut moins violente que dans un grand nombre de régions. Peu de protestants parisiens furent envoyés aux galères. Les autorités de Paris fermaient aussi largement les yeux sur les protestants qui n’essayaient pas de quitter le Royaume et qui faisaient profil bas. Il y avait à cela un prix à payer : feindre d’être catholique. Toutes les obligations catholiques pouvaient difficilement être évitées, un certificat de baptême était nécessaire pour entrer dans les corporations et accéder à divers offices, les couples non mariés dans le rite catholique voyaient leur enfants être considérés comme illégitimes. Cette adaptation fut pour certains beaucoup plus douloureuse que pour d’autres. Par exemple, les huguenots qui avaient grandi avant la Révocation avaient bien plus de mal à observer les pratiques catholiques qu’ils trouvaient répugnantes. Rester protestants malgré ce catholicisme omniprésent était difficile et beaucoup se convertirent ou laissèrent leurs enfants être élevés en catholiques. Il est certain toutefois que beaucoup d’autres gardèrent leur foi et la transmirent à leur descendants. 

David Garrioch met en évidence deux raisons majeures à cet application sélective des mesures anti-protestantes. La première est d’ordre économique : l’ancrage des protestants dans l’économie parisienne était si fort (orfèvrerie et banque surtout) que les autorités craignaient qu’en sévissant de manière radicale, les exils se multiplieraient, provoquant une instabilité néfaste pour l’aura de la capitale. En 1699, le Lieutenant général de la Ville, D’Argenson, convoqua les quatre plus grands marchands parisiens protestants pour leur assurer qu’ils ne seraient pas touchés. La seconde raison s’inscrit également dans la volonté de préserver l’image de Paris. Les autorités de la ville et le roi désiraient avant tout préserver l’ordre et la tranquillité de cette tumultueuse capitale. De plus, l’accumulation des arrestations reviendrait à une forme d’aveu d’échec des autorités.

Les huguenots parisiens ont donc profité d’un laxisme assumé dans l’anti-protestantisme ambiant. Or cela n’aurait pas été possible sans l’assentiment du peuple parisien. On sait à quel point faire appliquer une politique à un peuple rétif peut être laborieux. Aussi, très vite, la majorité catholique parisienne a-t-elle fait preuve d’une forme d’acceptation des huguenots dans la vie quotidienne. La haine viscérale du siècle précédent semble s’être dissipée quelque peu pour laisser place à une forme d’hostilité tolérante. Cet oxymore traduit une réalité qui est également un des particularismes parisiens souligné par cet ouvrage, celui de l’avènement progressif de la tolérance. La majorité catholique, mis à part le clergé, est hostile au concept de protestant, mais de plus en plus ouverte aux protestants eux-mêmes. Cela se voit au nombre très réduit de dénonciations, ce qui, on le rappelle, est aisé dans une ville d’extrême promiscuité.

Dans une autre analyse, Vincent Milliot relève que « la marche vers la tolérance est antérieure aux années 1750 et elle s’ancre paradoxalement dans les dynamiques qui affectent la religion catholique. En réponse aux schismes luthérien et calviniste, la réformation catholique a lutté à partir du XVIIe siècle pour imposer une pratique de la religion épurée, débarrassée de ses superstitions, valorisant une piété plus individualisée, les vertus morales plus que les controverses théologiques. À ce compte, un catholique « éclairé » n’avait plus de raisons de vouloir persécuter un protestant susceptible de partager certaines de ces exigences, fût-il dans l’erreur. » 

Dans ce Paris de la fin du XVIIIè siècle, du fait de tout ces éléments, la représentation collective des protestants évolue grandement (on n’évoquera pas l’influence de Voltaire dans l’affaire Calas). D’hérétiques dont il faut purifier le Royaume, les huguenots sont considérés comme victimes de persécutions injustes et démesurées. 

David Garrioch souligne un dernier élément constitutif de l’apaisement des consciences à l’égard des protestants, et qui ironiquement est un des effet de la Réforme catholique : la division entre le profane et le sacré, qui redéfinit la sphère religieuse dans son ensemble. La religion, dans un mouvement catholique profitable aux protestants, était de plus en plus confinée au domaine intime et privé de la conscience individuelle, de la famille et de l’Église elle-même. 

Les Parisiens étaient ainsi de plus en plus nombreux à estimer que l’espace public de la ville n’était plus sacré, et que la présence des protestants était donc moins menaçante. Paris n’était pas encore la ville de l’amour, mais déjà celle de la tolérance.

Benjamin Rivoire

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