La guerre des idées : enquête au coeur de l’intelligentsia française (2)

 Le grand retournement : les Réacs ont-ils gagné la guerre des idées ?

Dans la deuxième partie de son livre, Eugenie Bastié rappelle que tout au long de la deuxième moitié du 20ème siècle, la pensée progressiste était omniprésente dans le paysage intellectuel français. Elle a cloisonné la pensée conservatrice durant de nombreuses années. Ce n’est que récemment que l’hégémonie culturelle de la gauche s’est effritée au profit d’un renouveau conservateur enthousiaste. 

Le quinquennat Sarkozy sera la première pierre de la libération inédite de la pensée de la droite conservatrice. En lançant en 2009 le débat sur l’identité nationale, Nicolas Sarkozy va provoquer le déchaînement de l’intelligentsia française en réhabilitant des thèmes autrefois considérés comme tabous. Après quelques mois de débats enflammés, la politique fit long feu mais un voile était pour la première fois levé. Sarkozy abordera de front certaines thématiques autrefois condamnées à l’enfouissement, tels que la laïcité, le multiculturalisme, en faisant de l’identité nationale le thème central du débat public. Eugénie Bastié expose ainsi qu’à travers son élection et sa mandature, Sarkozy ouvrira « les vannes de la révolution conservatrice ». Ce mouvement politique allait libérer la parole et bouleverser la « guerre des idées » en faisant ressurgir un vieux monde que l’on croyait enfoui par la gauche dominante. 

Après « La Manif pour tous » en 2013, Eugenie Bastié rappelle combien la période 2014-2017 correspondant à la fin du mandat Hollande, marque véritablement l’apothéose du renouveau conservateur. Dans ce contexte, elle note que le « chamboulement des repères de la filiation », provoqué par la loi Taubira, les attentats de Charlie Hebdo et la crise migratoire, ont été de « puissants adjuvants » de réel, pour donner du crédit au discours conservateur. A l’opposé des préoccupations de la gauche progressiste, les thèmes proposés par la pensée réactionnaire allaient dès lors dicter l’agenda médiatique et littéraire français.  

commander ce livre sur le site de la librairie Jean Calvin

En effet, cette période marque aussi le triomphe en librairie d’auteurs tels qu’Éric Zemmour, avec son retentissant Suicide Français, Patrick Buisson, mais aussi l’avènement d’une jeune garde intellectuelle avec le philosophe François Xavier Bellamy et le sociologue Mathieu Bock-Côté. Ce succès littéraire et éditorial conservateur va réactualiser une parole, autrefois marginale, en trouvant une audience massive, leur permettant de dispenser leur idéologie sans complexe et à visage découvert. 

Dans cet enthousiasme du renouveau réactionnaire, Eugénie Bastié établie une nuance notable. En effet, elle énonce qu’une certaine partie de la droite a voulu se distinguer du conservatisme traditionnel pour renouer avec « un idéal contre-révolutionnaire » plus radical. Il faut alors distinguer la pensée conservatrice d’intellectuels tels que Chantal Del Sol, Brague ou Pierre Manent d’avec la pensée populiste-identitaire et souverainiste d’Éric Zemmour, De Benoist et plus récemment de Michel Onfray. Contrairement à une certaine frange du courant conservateur et souverainiste, ces derniers affichent une certaine « radicalité révolutionnaire et une volonté de larguer les amarres d’avec les précautions d’une conversation civique qu’ils estiment minée. » 

A l’instar de leurs opposants de la « gauche culturelle », l’avènement de certain de ces penseurs a aussi favorisé le morcellement de la vie des idées en France. Par leur réflexion âpre et offensive, ces nouveaux réactionnaires ont parfois été la source d’une forme d’hystérisation du débat, en contribuant à faire croître la dissymétrie de la vie intellectuelle française.

Nouvelle fracture intellectuelle : de la bataille de l’Histoire au retour de la race 

Dans cette troisième partie, Eugénie Bastié aborde le concret de ces fractures et expose notamment la bataille régnant dans les milieux universitaires au sujet du « Roman National ». En effet, la crise financière, l’apparition d’un terrorisme international, l’immigration de masse, le féminisme, la montée d’un populisme décomplexé, autant de raisons qui expliquent le déchirement du monde intellectuel français des trente dernières années. De la bataille de l’Histoire et de la Sociologie en passant par l’entrisme de la race à l’université, voilà à quoi ressemble aujourd’hui les principales lignes de fractures de l’intelligentsia française. Dans ce contexte, la jeune essayiste tente d’apporter de la clarté à ce fourmillement idéologique, universitaire et politique. 

Elle expose ainsi comment l’Histoire et la Sociologie sont devenues plus que jamais le champ de bataille de la vie des idées. Celui-ci n’oppose plus un roman national laïc et républicain aux nostalgiques de l’ancien régime. Désormais, il y a un « objet caché » dans cette nouvelle guerre intellectuelle, qui porte principalement sur les conséquences culturelles de l’immigration, nouveau cheval de bataille du monde universitaire français. 

Dans ce contexte, elle montre le contraste qui existe actuellement dans l’appréhension du récit national depuis la fin du 20ème siècle et l’opposition de deux France irréconciliables. Au fil du temps, ce roman a fait face à un élan déconstructiviste de la part de la gauche en suscitant bien des émois dans les milieux universitaires. En effet, si autrefois, les controverses se tenaient au sein même du champ académique, elles s’opposent désormais sur la place publique : d’un côté, les universitaires majoritairement de gauche s’arrogeant du monopole de la vérité scientifique, et de l’autre, les conservateurs se représentant comme l’unique porte-parole de la voix populaire. Dans les deux cas, chacun poursuit un agenda idéologique différent et prône une vision de l’Histoire bien distincte. 

Pour finir, Eugénie Bastié rappelle que les excès de cette repentance déconstructrice des historiens et penseurs décoloniaux, ainsi que la vulgarisation intellectuelle abusive d’une frange de la droite, ont conduit à faire grandir la confusion qui existe entre le « folklore identitaire et l’ambition académique et politique ». La confrontation de leurs ambitions idéologiques a abouti à un affaiblissement de la crédibilité ainsi que la portée de la parole universitaire à ce sujet. 

Avis libraire :

Ainsi, sans tomber dans la nostalgie du « c’était mieux avant », nous sommes forcés de constater la couleur conservatrice d’Eugénie Bastié. Cette dernière manifeste parfois une relative indulgence à l’égard de certains intellectuels, en dressant des portraits plus bienveillants que d’autres. Néanmoins, son postulat idéologique ne dévalorise en rien la probité et la précision de son analyse. Sans « œillères ni a priori », celle-ci a eu l’occasion de rencontrer la majeure partie du monde intellectuel français pour comprendre leur généalogie et filiation intellectuelles. C’est pourquoi, à la lecture de son enquête, nous ne pouvons que constater la rigueur et la pédagogie dont fait preuve Eugénie Bastié.

Avec un sens aiguë de la clarté elle retranscrit avec brio le climat et les ambivalences  du monde intellectuel actuel. Par ce livre, elle contribue à éclaircir ce foisonnement idéologique en offrant une véritable vision d’ensemble des interactions de l’intelligentsia française. L’ouvrage, que propose Eugénie Bastié, revêt un intérêt particulier et paraît essentiel pour discerner et comprendre les enjeux d’un milieu intellectuel plus fracturé que jamais. 

Maxime Langlade

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :