Yvonne Kocher, le sourire de Ravensbrück

Le sourire de Ravensbrück

Préface de Patrick Cabanel

Ce livre est à part, à bien des égards. Son titre, tout d’abord : Le sourire de Ravensbrück. Il pourrait choquer. Il est emprunté au témoignage d’une compagne de déportation d’Yvonne Kocher, publié dans l’hebdomadaire Évangile et Liberté du 6 mars 1946[1].Pour ma part, je le trouve très beau, très fort : il dit d’emblée que ce dessin et cet ouvrage sortent du commun. On pourrait redouter une forme de mièvrerie dans cette « vie de sainte » à laquelle ressemblent ces quelques dizaines de pages ; mais Nanouk est morte lors de l’évacuation d’un camp, tuée de deux balles par un jeune SS, alors qu’elle était à bout de force, et son corps a été abandonné pendant quinze jours, gelé et collé à la terre, et sans qu’une croix ait pu être plantée, à cause de ce même gel…

Ce livre a été écrit par la sœur de Nanouk, Marie-Elisabeth Kocher (elle était alors directrice d’une maison de santé à Bernay, dans l’Eure), qui était peut-être la plus mal placée, à cause même du lien et de la douleur, pour le rédiger. Elle l’a fait dans l’immédiat après-guerre, quand l’émotion était vive et la connaissance des faits encore imprécise ; elle ne cite aucun nom, seulement des prénoms et des initiales, comme s’il était encore dangereux de donner des noms. Marie Médard, dont on trouvera la biographie dans la même collection, est ainsi Marie M. Ce parti pris rend la lecture un peu moins aisée, et frustrante pour l’historien, mais il donne au texte un cachet d’authenticité, comme un écho d’une période où le secret s’imposait.

Un autre écho se fait entendre, tout du long : des allusions sont faites à François d’Assise, à Thérèse de Lisieux, à Marie Noël, la poétesse catholique morte en odeur de sainteté, trois noms qui était chers à Nanouk. L’ouvrage m’évoque une certaine littérature de piété, bien plus catholique que protestante, qui a rempli le XIXe siècle et la première moitié du XXe : de petits livres consacrés à des vies chrétiennes trop vite brisées. Le succès considérable de l’Histoire d’une âme (1898), de Thérèse de Lisieux, a beaucoup joué dans ce courant.

Et Nanouk a tous les traits d’une « sainte » : sa passion du service et du sacrifice, sa générosité infatigable et inventive, parfois saugrenue aux yeux des gens « normaux », son sourire, son célibat même, sa manière d’être toute à tous, de vivre une maternité par délégation, jusqu’au cœur des camps nazis. Elle n’est nullement, pour autant, confite en prière ou en piétisme : elle a fait des études, est devenue « surintendante d’usine » (en réalité, infirmière), a dirigé des équipe, allait soigner dans la « zone » autour de Paris, se déplaçait en moto. Son appartement parisien n’est pas une cellule de moniale laïque, mais une sorte de caravansérail d’amitié. Sa « sainteté » est dans l’action.

Elle suit un parcours que l’on pourrait dire classique, s’il n’était celui d’une infime poignée de femmes : comme une Annette Monod, elle vient servir dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande où sont internés des Juifs, puis elle en est exclue pour avoir été trop proche d’eux ; plus tard elle décide d’entrer dans la Résistance, et rédige un « acte d’engagement » sur lequel j’attire l’attention (le texte en est donné p. 82-83), car il me paraît être l’un des très beaux textes de cette période, évoquant, toutes proportions gardées, L’Étrange défaite de Marc Bloch ou Ne pas dérober, le sermon prononcé par Roland de Pury à Lyon le 14 juillet 1940[2]. Elle devient agent de liaison, enchaîne les tâches et les risques, jusqu’à l’arrestation. Elle est torturée, emprisonnée à Fresnes où elle grave sur la pierre son espérance : « J’ouvrirai devant toi une porte, dit Dieu, que nul ne pourra jamais plus fermer ». A nouveau, et il n’est pas inutile de la rappeler dans notre société sécularisée, nous découvrons la force de la spiritualité dans cette génération de résistantes.

Qu’ajouter, lorsqu’on apprend qu’un psaume qu’elle aimait chanter, au camp de Torgau, est le célèbre 68 qui aidé les Camisards à tenir bon : « Que Dieu se montre seulement… ». Et que l’on découvre qu’en 1926, dans le cadre de la paroisse luthérienne de Saint-Jean, à Paris, la jeune femme avait joué le rôle de « La Foi », l’Apparition vêtue de voiles sombres et portant une croix huguenote qui encourageait Marie Durand à tenir bon, dans la tour de Constance (il s’agit de la pièce à succès du pasteur Charles Dombre, Le mot qui fut gravé, 1922). Trois ans plus tard Yvonne Kocher avait co-organisé la participation d’un groupe de La Cause, du pasteur Freddy Durrleman, au cortège national en l’honneur de Jeanne d’Arc[3].  De Marie Durand à la Pucelle, il y avait là deux forts modèles de résistance féminine.

Dans les camps, c’est la confiscation habituelle de la Bible, la prière à quelques-unes, le travail jusqu’à épuisement et, pour Nanouk, l’occasion d’un dernier inépuisable de la charité.

Le charme de ce livre, sa force, résident dans son étrangeté même, dans la manière dont il peut nous apparaître comme obsolète, dans son style simple, parfois naïf, parfois lyrique : presque une métonymie de Nanouk. Et précisément ce texte inclassable donne à voir une jeune femme totalement en dehors d’une vie classique ; l’une des plus belles parmi ces femmes pour lesquelles la vie s’est arrêtée en 1944 ou 1945, parce qu’elles avaient aimé les juifs, la France et la liberté.

                                                                                                                                                                   


[1]« Ce sourire de Ravensbrück illuminait le visage de notre amie […], visage dont une de ses compagnes de captivité, revenue des cercles de l’enfer, disait qu’il était reposant, qu’il rayonnait la joie », article signé Y.G. 

[2]Je l’ai réédité dans Résister. Voix protestantes, Nîmes, Alcides, 2012.

[3]Patrick Cabanel, Evangéliser en France au XXe siècle. Histoire de La Cause 1920-2020, Carrières-sous-Poissy, La Cause, 2020, p. 130 et 187.

Commander sur le site de la Librairie Jean Calvin

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