Catherine de Médicis, la légende noire et l’histoire

Céline Borello signe dans la collection « Biographie » des PUF un beau portrait, dans un format très appréciable et accessible au grand public (sans notes de bas de pages, moins de 250 pages) permettant au curieux d’entrer dans l’histoire de France avec suffisamment de matière pour qu’à la fin de cette plaisante lecture sa vision de cette grande dame en ressorte changée. Car c’est là l’objectif poursuivi par l’historienne : déconstruire l’image noire de Catherine de Médicis et rendre justice à celle que Michelet surnommait « l’immonde Jézabel ».

Rares sont les femmes à avoir eu autant de pouvoir au sein de la France d’ancien Régime. Catherine de Médicis, issue d’une riche famille florentine atteint, presque malgré elle, les plus hautes sphères du royaume de France. Son parcours atypique, mouvementé et incroyablement pérenne en a fait une personnalité majeure de l’histoire de France. En effet, rien ne prédestinait Catherine de Médicis à devenir successivement dauphine, reine, veuve, régente et mère de trois monarques, étant donné que sa famille, bien que l’une des plus riche d’Italie, ne possédait aucune noblesse de sang, élément quasi indispensable dans les unions de l’époque. Petite fille de Laurent de Médicis, dit le Magnifique, elle grandit en Italie dans un contexte de jeux de pouvoirs complexes, notamment à Florence, où plusieurs familles se disputent la gouvernance de la ville. 

Le premier chapitre de l’ouvrage revient sur des éléments de vie majeurs de la jeune florentine tout en soulignant de manière pertinente la complexité du jeu politique dans la péninsule italienne. Très tôt, « elle fait face à des épreuves pour le moins marquantes: la perte de ses parents, sa prise d’otage par les républicains et un mariage arrangée avec le cadet de la famille des Valois ».  On apprends ainsi que ses premières années de vie l’on conduit à « expérimenter intimement les conséquences d’une diplomatie européenne mouvementée, les contrecoups d’une politique clanique de conquête du pouvoir » qui façonnent sa personnalité de manière évidente et annoncent avec force les « moteurs de son destin ».

Catherine de Médicis en B.D. dans la collection « Ils ont fait l’Histoire », Glénat/Fayard

Son entrée à la cour de France se réalise après son mariage le 28 octobre 1533 avec Henri, duc d’Orléans, le fils cadet de François Ier. Sa vie prends dès lors une dimension toute singulière car elle est propulsée dans un monde qui n’est pas le sien, dans lequel sa condition d’étrangère ne lui facilite pas la tâche, car elle suscite la méfiance. Pour beaucoup, elle n’a pas sa place à la cour et incarne dans ce quotidien d’intrigue une cible facile dont le seul objectif serait de trahir la France. Cette méfiance s’accentue en août 1536. À la mort du fils aîné de François Ier, prétendant au trône, son mari Henri devient le seul héritier du pouvoir royal, faisant de Catherine de Médicis la dauphine de France. « À la faveur de ce décès elle acquiert une toute autre stature, au coeur du pouvoir monarchique, et déjà les rumeurs Catherine de Médicis l’empoisonneuse circulent ». À ces difficultés s’ajoute la question cruciale de la descendance. Catherine et Henri sont mariés depuis plusieurs années mais aucun enfant n’a encore vu le jour, la tension est réelle car « la grossesse est au coeur de la vie des femmes de ce temps, d’autant plus dans le cas des princesses qui assurent ainsi la continuité d’une prestigieuse famille ». Après onze ans d’infertilité et la menace toujours réelle d’une répudiation, Catherine de Médicis donne enfin un fils à la France le 19 janvier 1544, le futur François II, suivi de neufs autres naissances jusqu’en 1556.

Sous le règne de François Ier elle a beaucoup observé le monde qui l’entoure, mais cette période passive est révolue et sous l’ère de son mari Henri II, elle va être associée aux affaires politiques, tout au moins symboliquement dans un premiers temps. La mort accidentelle de ce dernier en 1559 change considérablement la donne et même si elle a déjà été régente, son statut de «gouvernante du royaume » lui confère un poids déterminant dans les décisions monarchiques.

Dans le chapitre suivant Céline Borello montre à quel point Catherine de Médicis devient une véritable femme de pouvoir. Les circonstances vont la conduire à régner, notamment lorsque son mari lui « délègue une partie de son pouvoir » tandis qu’il se consacre à ses conquêtes. Son attitude diplomate lui permet d’endosser parfaitement la responsabilité qui lui est confiée et cela se démontre à de nombreuses reprises. Dans son exercice du pouvoir, elle affectionne particulièrement les déplacements pour régler les affaires internes, notamment pendant le règne d’Henri III. La monarchie française est, à cette époque, confrontée à plusieurs défis : la puissance de l’Espagne et du Saint-Empire ainsi que, sur le plan intérieur, le développement de la Réforme et le ralliement de nombreux gentilshommes à celle-ci. Dans ce contexte de tensions très fortes elle mène une audacieuse politique d’apaisement entre les factions religieuses qui se déchirent. Ses prises de positions sont souvent critiquées, surtout par les Guise, mais elle demeure ferme dans sa quête d’unité. Elle se déplace également « pour négocier, pour rencontrer ses interlocuteurs, pour trouver le compromis et in fine décrocher la paix civile à laquelle elle ne renonce jamais vraiment ».

Un autre aspect important de la vie de Catherine de Médicis réside dans son rapport aux arts. Dans un monde où la Renaissance bat son plein, elle s’illustre par une véritable passion et une activité fabuleuse dans le domaine. En effet, la sensibilité artistique est une affaire familiale. Son grand-père, Laurent le Magnifique demeure l’un des mécènes les plus influents de son temps.  Son goût pour les arts s’exprime tout d’abord dans le domaine de l’architecture. Elle « conçoit les bâtiments comme des relais d’expression de la puissance du prince » et lance plusieurs chantiers. Elle manifeste aussi un goût vif pour les jardins autour de Paris comme dans le Val de Loire. Ceux-ci, « lieux de plaisir et de sociabilité », « expression de la grandeur de la cour de France », accueillent des fêtes qui éblouissent les hôtes. Elle mène ainsi une politique de grand travaux qui devient visible surtout après le décès d’Henri II. Mais elle ne se contente pas d’instrumentaliser les arts. Elle est aussi une reine très cultivée qui veille à la bonne éducation de sens enfants, car pour elle, le savoir guide l’action.

Catherine de Médicis dans le film La reine Margot, de Patrice Chéreau (1994)

Le dernier chapitre de l’ouvrage s’intéresse à la construction de la légende noire de Catherine de Médicis, qui naît de son vivant mais se développe après sa mort par le biais de nombreuses personnalités. Elle fut soupçonnée d’être une empoisonneuse, d’avoir profité de la minorité de ses enfants pour imposer ses choix politiques, d’avoir manigancé divers complots et d’être à l’origine du massacre les plus terribles des Guerres de religion. De son vivant, un pamphlet la désigne comme la  « reine de tous les péchés ». Bien des siècles plus tard, la littérature (Alexandre Dumas) et le cinéma (la reine Margot de Patrice Chéreau) ont continué à diffuser l’image d’une femme intrigante et sanguinaire, d’une « Jézabel ». Pour autant Céline Borello parvient à contrer ces idées reçues avec talent et rappelle notamment qu’elle ne fut pas ni à l’initiative de l’attentat contre Coligny, ni l’instigatrice de la Saint-Barthélemy. 

Cette biographie est donc une réussite et suscite chez le lecteur un intérêt pour l’ensemble de la période tout en soulevant des questions plus contemporaines, notamment sur l’entremêlement des questions politico-sociales et religieuses…

Benjamin Rivoire

Commander sur le site de la Librairie Jean Calvin

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