Calvin a-t-il fait tuer Servet?

Quelle a été la responsabilité de Calvin dans l’exécution de Michel Servet ? Dans une mise au point historique, Benjamin Rivoire revient sur cette « tâche noire » dans la biographie du Réformateur.

Lorsque la figure de Jean Calvin est évoquée, les regards s’assombrissent et les mâchoires se serrent tant l’image du Réformateur français est sombre, « vêtue de noir [1]». Ses détracteurs dénoncent une « rage théologique meurtrière » (Ferdinand Buisson), voire les prémisses d’un totalitarisme (Robert Kingdon), qui trouverait son paroxysme dans la célèbre « affaire Servet » : « Dictateur tyrannique et sans scrupule, Calvin aurait tenu Genève, sa patrie d’adoption, dans une main de fer[2] ».

Mais que savons réellement de cette histoire? Calvin est-il cet homme que l’on prétend animé d’une intransigeance fanatique imposant sa volonté au peuple Genevois? Le but de cet article est de déconstruire une idée reçue en éclairant les faits par le contexte, selon une démarche historienne.

Comme l’écrit Patrick Cabanel, « l’historien n’est pas un moraliste : il pèse les forces, les objectifs des acteurs, les moyens qu’ils ont de les réaliser[3] ». Le « crime de Calvin », cette «tâche noire » dans sa biographie, nous est sensible à partir de valeurs modernes comme la Tolérance. Or ces valeurs n’existaient pas au XVIe siècle ; nous le jugeons à partir d’un nouvel ordre que, en réalité, Calvin et le protestantisme ont contribué à faire émerger.

 

La figure de Michel Servet

Michel Servet, né en Espagne, est un homme aux multiples centres d’intérêt. Il se revendique tout autant penseur que théologien, médecin, astrologue, etc. La liste est longue. Ses idées et réflexions sont singulières et il décide, malgré les risques, de ne pas les garder pour lui. En matière de théologie, puisque c’est le propos au cœur de l’affaire, sa position est de nier la conception nicéenne de la trinité, ce qui l’inscrit en marge de la pensée orthodoxe du temps, le propulsant au rang d’hérétique dans toute la chrétienté. Ce statut ne l’effraie guère, puisqu’après avoir échappé de manière rocambolesque au tribunal de l’Inquisition catholique, il entretient une correspondance assez violente avec Calvin dans les années 1546-1547 sur ce même sujet. Il se rend d’ailleurs à Genève juste après, certainement dans l’espoir de rendre l’affrontement avec Calvin moins épistolaire et plus spectaculaire. Servet est un habitué du tumulte. Avant Genève, il est chassé de Bâle pour ses prises de positions, puis de Strasbourg, et s’il se rend dans la cité Suisse, il ne peut ignorer qu’il s’expose à un retour de flamme. Calvin, à l’inverse de son opposant, n’est pas homme de spectacle et se lasse de lui répondre. Leurs deux positions sont de toute manière irréconciliables, « l’un cherche avec superbe à imposer ses spéculations, l’autre à le réduire sur la base de la seule Écriture[4] ». Après avoir cherché un appui auprès des « Vieux-Genevois » en conflit avec le Réformateur, Servet est arrêté en août 1553 et brûlé en octobre de la même année.

Le constat est terrible de simplicité. À l’image d’un Mennocchio[5], trop heureux d’exposer sa théogonie à l’Inquisition, Servet est mort pour avoir eu le courage ou l’audace de ne pas garder ses idées pour lui. Si cette sentence a de quoi nous bouleverser lorsqu’on l’évalue à l’aune de nos valeurs modernes, il convient de se souvenir qu’au XVIe siècle tout le monde considère que la chose la plus importante à préserver est l’honneur de Dieu. Ce siècle goûte très peu l’hétérodoxie et ignore la tolérance religieuse. Dans les années 1550, Berne exécute une femme de quatre-vingts ans qui refusait de faire baptiser un enfant. Servet, dont les écrits propagés en Europe représentaient une menace bien plus immédiate pour la chrétienté que cette pauvre femme, ne peut espérer un jugement plus clément. Les idées sont jugées dangereuses, l’homme est qualifié de « monstre horrible », il n’existe pas, au XVIe siècle, d’alternative à son bûcher, bien que Calvin malgré sa détermination à le voir condamné, ait plaidé en vain pour une mort moins cruelle. Servet n’aurait pas pu trouver de lieu lui permettant d’échapper au bûcher. Où qu’il aille, il était condamné. Son cas faisait consensus.

 

La responsabilité de Calvin

N’en déplaise à une certaine vision politique de Calvin, la séparation entre le pouvoir temporel et spirituel au sein de la cité genevoise est demeurée très présente tout au long de son ministère. S’il a joui d’une influence non négligeable auprès des autorités de la ville, elles n’ont jamais été totalement acquises à sa cause au point de lui donner aveuglément les clés du pouvoir. Aussi, la relation existant entre Calvin et la ville de Genève, se caractérise davantage par une froide nécessité réciproque que par une pleine harmonie, laissant place à de fréquentes tensions (Calvin est exclu de Genève en 1538 ; il est considéré comme un étranger jusqu’en 1559 où il obtient le statut de bourgeois de la ville).

La ville de Genève dispose de trois instances décisionnelles rassemblant le pouvoir exécutif desquelles Calvin n’a jamais été membre. Si les idées du Réformateur ont rarement fait l’unanimité auprès de ces institutions, ce dernier est régulièrement consulté pour exprimer son avis sur telle ou telle affaire. Son rôle dans la condamnation de Michel Servet ne sort pas de ce cadre consultatif et il n’est d’ailleurs pas le seul dont l’avis a été sollicité. Le conseil de Genève acte la mise à mort de Servet après avoir consulté les autres villes suisses ainsi que différents réformateurs. Tous rendent des jugements similaires et unanimes : Servet est un hérétique et la menace qu’il représente doit être éteinte. Pierre Janton nous rappelle que «l’approbation des Eglises et des magistrats suisses pesa sur la décision des juges qui condamnèrent Michel Servet, bien plus que les accusations de Calvin[6] ».

Ainsi, d’un point de vue purement factuel, le reproche que l’on peut adresser à Calvin, au même titre qu’à l’ensemble de la chrétienté, c’est d’avoir souhaité et approuvé l’inculpation de Michel Servet pour hérésie. En revanche, en aucun cas, il n’est juste et légitime de voir en lui la cheville ouvrière de cette condamnation. Son rôle a été celui d’alerter le conseil sur la gravité du cas Servet, et d’approuver de toute sa pensée la décision finale sans intervenir dans le procès.

Quelques semaines après le bûcher, une voix va s’élever contre Calvin, celle de son ancien disciple Sébastien Castellion. Il ne se prononce pas sur le fond de la pensée de Servet, mais il dénonce le Réformateur en l’accusant d’avoir attiré sur ce martyr l’attention du monde entier. Pour lui, le pouvoir de déclarer quelqu’un hérétique appartient à Dieu seul et non pas aux hommes.

 

Aux prémices de la Tolérance

Il est indéniable que cette affaire, comme le souligne Pierre Janton, pose les jalons d’une réflexion profonde et bienvenue sur la notion de tolérance. En effet, le débat va s’articuler entre la question de la liberté religieuse et celle du maintien de l’orthodoxie. Si l’on réclame la liberté religieuse à défaut de la tolérance, on ouvre le champ des possibles en matière de spiritualité, donnant aux convictions de chacun un crédit équivalent. Puisque la liberté est la valeur suprême, personne ne peut s’arroger la capacité décisionnelle, celle qui donnera à l’une la primauté sur l’autre. C’est inconcevable dans le monde du XVIe siècle.  Mais si l’on décrète la tolérance, alors on exclut la notion de liberté, car tolérer revient à accepter ce qu’on ne peut supprimer. Nous sommes aux prémices d’une idée et déjà le problème semble impossible à résoudre.

De ce fait, il semble délicat de reprocher à Calvin de transgresser une notion de tolérance dont la pleine définition échappe à ceux qui la brandissent. Il paraît en revanche évident de déplorer et de s’insurger contre le fait que la tolérance religieuse n’existe pas au XVIe siècle et que cette absence a été le terreau de nombreux crimes et injustices. Admettre cela ne nous empêche pas pour autant de souscrire à la désormais célèbre formule de Castellion « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ». Certainement il aura manqué aux autorités religieuses du XVIe siècle de croire que les idées peuvent mourir sans faire périr les hommes qui les véhiculent. Après avoir fustigé Calvin et les esprits étriqués du temps nous pouvons tout de même nous interroger avec Patrick Cabanel : « Qui a fait plus en faveur de la liberté : Castellion, le vaincu annonciateur, mais dont le legs se résume à des livres, ou Calvin le vainqueur violent, mais qui a enté au flanc de la France catholique l’aiguillon d’une cité et d’une idée que nul n’a plus fait taire[7] ».

L’histoire a souvent le dernier mot et celle-ci a tranché; Servet n’aura finalement pas totalement échoué dans son désir de nuire au Réformateur français tant la postérité aura épousé la démarche de Castellion et méprisé l’héritage de Calvin.

Benjamin Rivoire, Librairie Jean Calvin Paris

 

[1] Sur la construction de la légende noire de Calvin, et en particulier le rôle de Stefan Zweig, il faut lire : Frank Lestringant, « Stefan Zweig contre Calvin (1936) », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 1 | 2006, mis en ligne le 01 mars 2006, consulté le 02 juillet 2020. URL : http://journals.openedition.org/rhr/4623.

[2] Bernard Cottret, Calvin. Biographie, Paris, Jean-Claude Lattès, 1995, p. 12.

[3] Patrick Cabanel, Histoire des protestants en France, XVIe s.-XXIe s., Paris, Fayard, 2012, p. 65.

[4] Pierre Janton, Jean Calvin, ministre de la Parole, 1509-1564, Paris, Cerf, 2008, p. 253.

[5] Lire Carlo Ginzburg, Le fromage et les vers, Lunivers dun meunier du XVIe siècle, Paris, Flammarion, « Champs Histoire », 2019.

[6] Pierre Janton, op. cit., p. 261.

[7] Patrick Cabanel, op. cit., p. 65.

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