Une Église dans la rue ? Une histoire de l’Armée du Salut (IV)

Comment atteindre et porter le Salut à ceux qui ne viennent plus dans les Églises ? De ses fameuses fanfares à une action sociale d’envergure, l’Armée du Salut multiplie les initiatives : ouvertures de lieux d’accueil, soupes populaires, militantisme pour la fermeture du bagne de Cayenne, etc. Après avoir été moquée (et persécutée), l’Armée du Salut bénéficiera, grâce à son travail, d’une opinion de plus en plus favorable…

À découvrir dans ce dernier épisode !

Épisode 4 : Le Salut en marche : un Église en action dans la rue

 

Des méthodes originales

Les méthodes de cette Église dans la rue  trouvent leur sens dans la stratégie du faire.

« On ne saurait trop faire ressortir l’importance des réunions en plein air et des cortèges, enseigne le manuel salutiste Principes et méthodes de l’Armée du Salut, puisque des foules de gens ne peuvent être atteints par le message du Salut autrement qu’en plein air. »[1]L’objectif est double : donner l’occasion aux auditeurs de trouver le salut sur le champ, mais également attirer un nouveau public vers la salle de réunion. Toutes les occasions sont recherchées : les visites de maison en maison et bien sûr les visites de malades ; les visites des cafés, notamment à l’heure de la fermeture, ainsi que le samedi et le dimanche soirs ; les jours fériés, et notamment les jours de fêtes religieuses, où les gens ont plus de temps que d’habitude ; les foires, braderies et événements locaux du même genre ; les démonstrations des œuvres de jeunesse, qui attirent familles et amis des enfants… Il n’est pas nécessaire de se déplacer pour découvrir l’Armée, car l’Armée du Salut vient à vous.

L’officier salutiste « jouit d’une grande liberté quant à ses méthodes de travail, pourvu que celles-ci donnent les résultats désirés »[2]. Affiches en lettres rouges, défilés ou cortèges, musique sont ainsi devenus caractéristiques du salutisme… Trompettes, tambourins, grosses caisses, guitares, violons, cornets à pistons : la musique est omniprésente. Comme la cloche de l’église, mais avec la mobilité en plus, la fonction de la musique salutiste est d’attirer les gens en les interpellant, en allant les déranger dans leur quiétude.

Et pour ne pas effrayer un public qui n’oserait pas ou ne voudrait pas entrer dans une église, l’Armée du Salut choisit de s’installer dans des lieux profanes. La première salle ouverte à Paris en 1881 est une usine désaffectée de Belleville, aménagée pour accueillir 600 personnes,

au n°66 de la rue d’Angoulême[3]. Quelques mois plus tard, c’est dans une vieille fonderie, 187 quai Valmy, dans une salle plus grande de 1200 places que déménage l’Armée. Pas de temple ni d’autel : ce sont des hangars qui sont utilisés. Ces salles sont en général très simples : des bancs pour l’assistance, une estrade, des drapeaux pour ornements, le tout illuminé des feux des becs de gaz.[4]

 

Une action sociale multiforme

La prise de conscience de l’impossibilité de séparer l’action temporelle et l’action spirituelle va infléchir l’action de l’Armée du Salut vers la définition d’un évangile social. Car avant de parler à quelqu’un de la promesse biblique, il faut pouvoir lui proposer des conditions de vie décentes sur terre. « Ventre affamé n’a point d’oreilles » ou, comme le disait W. Booth, « Il est malaisé de sauver un homme qui a les pieds mouillés. » C’est l’origine de la devise salutiste : « Soup, soap, salvation » (soupe, savon, salut). En 1890, le général Booth publie un livre événement, Au plus profond des ténèbres de l’Angleterre et la voie du salut[5], qui oriente définitivement l’Armée du Salut dans une croisade de relèvement et de salut social.

Lutte contre la prostitution, maisons de rééducation ou hôtelleries populaires[6]… l’Armée du Salut est de tous les combats. Aux miséreux, l’Armée offre ses déjeuners gratuits pour enfants et la distribution de pain ; aux sans-logis, ses fourneaux économiques, son fonds de secours spécial, ses dépôts de vieux habits ; pour les ivrognes, elle a créé sa brigade des cabarets, son bureau de consultations antialcooliques et ses asiles de buveurs ; pour les indigents, la brigade des asiles de pauvres, les bureaux de placement, les asiles industriels, les chantiers de bois de chauffage et les ateliers salutistes. Aux sans-logis, l’Armée ouvre ses asiles de nuit ; aux prostituées, ses maisons de relèvement et ses maternités…

En 1891, après la grande grève des ouvrières des manufactures d’allumettes, l’Armée du Salut ouvre à Londres sa propre usine d’allumettes, où n’est utilisé que le phosphore rouge, moins toxique, et où les salaires sont plus élevés.

Pendant la Première Guerre mondiale, l’Armée du Salut crée des « foyers du soldat », au front comme à l’arrière, et en dénombre 22 en 1918 : le Maréchal Foch exprimera à l’organisation « sa vive gratitude pour ce que vous avez fait pour nos soldats ».

Carte postale du Palais de la Femme (Armée du Salut), lieu d’accueil créé par Blanche Peyron en 1926, rue de Charonne à Paris.

L’entre-deux-guerres, sous l’impulsion de Blanche et Albin Peyron en France, voit la réalisation de projets d’envergure : ouverture à Paris du Palais du Peuple en 1925, du Palais de la Femme en 1926, de la Cité du Refuge conçue par Le Corbusier en 1933, de la Maison du Jeune Homme ; ouverture à Marseille en 1930 du Foyer du Peuple, ancienne tannerie des quartiers nord aménagée en centre d’accueil pour 400 hommes… La ferme du « Soleil d’automne », près de Tonneins (Lot-et-Garonne), est transformée en 1928 en maison d’accueil et de retraite pour d’anciens ouvriers agricoles sans ressources. En quinze ans, treize centres sociaux sont ouverts.

En 1928, le major Charles Péan initie l’engagement salutiste en faveur de la disparition du bagne colonial de Cayenne, mesure effective en 1953 en faveur de laquelle l’Armée du Salut a joué un rôle déterminant[7]. A son arrivée, Péan découvre sur place 12.000 bagnards en cours de peine et 2500 détenus libérés livrés à eux-mêmes : il va leur consacrer 25 ans de sa vie, ouvrant à partir de 1933 une colonie agricole, puis une pêcherie, destinées à offrir du travail aux « libérés » interdits de nombre d’emplois ; et une fois le bagne supprimé officiellement, l’Armée du salut est chargée par le Ministère de la Justice du rapatriement des survivants. Les anciens bagnards sont notamment accueillis en France au château de Radepont, dans l’Eure, léguée à l’Armée du Salut en 1939 pour faciliter le travail de réinsertion qu’elle organise.

En 1929, l’Armée du Salut achète à l’Office national de la Navigation une péniche de ravitaillement en charbon désaffectée, longue de 70 mètres et large de 8 : aménagée et baptisée « Louise-Catherine » en souvenir de la première donatrice, elle accueille jusqu’en 1994 des personnes en difficulté.

Quelques années auparavant, une officière d’origine hollandaise, Cornélie Bosch, inaugure à Paris les « soupes de nuit » pour venir en aide aux sans abris réfugiés sous les ponts de la capitale.

L’imagination des salutistes n’a pas de limites : en 1892, le capitaine Joseph McFee de San Francisco décide d’installer une énorme marmite dans la rue pour financer un abri servant des soupes, avec cette pancarte « Gardez la soupe au chaud ». Les « marmites de Noël » se répandent dans tous les États-Unis, puis arrivent en France, à Calais, en 1920. Le journal New York Worldsalua en 1898 l’idée comme « le dispositif le plus innovant et charitable pour collecter de l’argent ».

Le progrès technique est largement utilisé, des projections lumineuses à l’automobile… La « caravane du salut » fut constituée par plusieurs autos parcourant le pays, comme le raconte Charles Péan dans ses mémoires[8]. Les comédies musicales étant à la mode, deux officiers britanniques adaptent le genre dans les années 1960 : John Gowans, auteur de plus de 200 chansons, écrit avec John Larsson dix spectacles à succès, traduits en plusieurs langues, dont les plus connus s’intitulent Spirit ou le Feu de l’esprit et Glory. En 2013, l’Armée du Salut a représenté la Suisse lors de la demi-finale du concours de l’Eurovision, avec sa chanson pop-rock You and me : les interprètes, trois sergents, un major et deux amis de la congrégation de 20 à 94 ans, sont des musiciens passionnés ; toutefois, pour satisfaire aux exigences des organisateurs du concours, la formation a dû abandonner son uniforme et changer de nom : elle a adopté le pantalon noir et la chemise blanche – une façon de conserver l’uniforme – et se présente sous le nom de « Takasa », un terme swahili qui signifie purifié.

 

« Je me battrai! » 

Caricature du « Général » Booth, l’accusant de se servir de l’Armée du Salut pour faire sa propre promotion.

A ceux qui reprochaient à l’Armée du Salut ses méthodes, William Booth répondait : « On m’a dit que quatre-vingt-quinze pour cent de la population de nos villes et de nos bourgs ne franchissait jamais le seuil d’un lieu de culte. Et j’ai pensé : Ne peut-on rien tenter pour porter l’Évangile à ces gens-là ? »

Et précisément, c’est bien cela que retient Gaston Bonet-Maury dans la Revue des Deux Mondes à la veille de la mort du général : « On peut critiquer certaines de ses méthodes et on ne s’en fait pas faute ; mais ce qu’on ne saurait refuser à sa personne, c’est l’hommage de respect que mérite toute une vie consacrée à l’amélioration physique et morale de ses semblables, sans distinction de race, de confession ou de condition sociale. »[9]

Cet hommage, il s’exprima de manière exceptionnelle lors des obsèques de la co-fondatrice d’abord, Catherine Booth-Mumford[10], en octobre 1890. Aux dires de la police britannique, jamais foule pareille ne s’était vue depuis les funérailles du duc de Wellington, le vainqueur de Waterloo, cinquante ans auparavant ![11]Et lorsqu’en 1912 le Général Booth s’éteint à son tour, à l’âge de 83 ans, ses funérailles sont dignes d’un souverain : 35.000 personnes se réunissent pour le service commémoratif à la salle de l’Olympia de Londres, 65.000 défilent devant son cercueil, 150.000 se pressent respectueusement sur le passage du cortège funèbre, le trafic de Londres est arrêté pendant trois heures.

Les journaux français qui jusqu’alors n’avaient parlé de l’Armée du Salut que pour ironiser sur le chapeau alleluia, la fanfare et l’accent des premières officières, consacrent à la mort du Général des articles sympathiques. Le Temps du 22 août, après avoir résumé la carrière de Booth, ajoute :

Nous n’avons pas la prétention de refaire ici l’histoire du mouvement original et puissant, où quelques traits puérils sont noyés dans la vague des sentiments généreux de la foi illuminée de la large fraternité. Le « Général » fut l’âme de ces troupes d’un nouveau genre, dont il traça lui-même les règlements sur le modèle extérieur de l’armée anglaise. Les persécutions que suscita l’organisation nouvelle prirent fin vers 1890 ; c’est à cette époque que M. Booth traça le plan d’une rénovation des classes miséreuses par son fameux livre Dans la plus sombre Angleterre et le moyen d’en sortir.

La même année, il perdait sa femme qu’il avait eue trente-cinq ans à ses côtés dans sa tâche, et qui déploya la plus admirable activité de prédicante. Il demeura ferme au poste, nullement affaibli par le chagrin et par l’âge. Beaucoup de ses idées sociales ont fini par être adoptées en son pays et ailleurs et, en 1905, lorsque les souverains anglais inaugurèrent une formidable souscription pour tâcher de résoudre le problème des sans-travail, ce fut le Général Booth qu’on appela pour l’administrer.

L’homme qui avait été moqué pour ce qu’on appelait sa « mégalomanie » et ses « excentricités» devenait un modèle de courage et de détermination ; l’Armée du Salut devenait un exemple. Pouvait-on ignorer plus longtemps l’honnêteté, le dévouement, la patience des salutistes ? Pouvait-on rester indifférent devant la « lutte à mort contre la misère », le vice, la déchéance physique et morale que Booth laissait en testament dans son dernier discours public en mai 1912, trois mois avant sa mort :

Tant que des femmes pleureront, je me battrai,

Tant que des enfants auront faim et froid, je me battrai,

Tant qu’il y aura un alcoolique, je me battrai,

Tant qu’il y aura dans la rue une fille qui se vend, je me battrai,

Tant qu’il y aura des hommes en prison, et qui n’en sortent que pour y retourner, je me battrai,

Tant qu’il y aura un être humain privé de la lumière de Dieu, je me battrai,

Je me battrai, je me battrai, je me battrai.

Un grand merci à Pierre-Yves Kirschleger pour la communication de son texte, qui a initialement paru :

« L’Armée du Salut, une Église dans la rue ? », dans Bruno Béthouart et Marcel Launay (dir.), Les religions dans la rue. Actes de la XXIIIe Université d’été du Carrefour d’histoire religieuse (Nantes, 9-12 juillet 2014), Les Cahiers du Littoral – 2 – 14, Boulogne-sur-Mer, Presses de l’Université du Littoral-Côte d’Opale, 2015, p. 191-205.

[1]Principes et méthodes de l’Armée du Salut, ouvrage publié avec l’autorisation du Général, Paris, éditions de l’Armée du Salut, 1938, p. 105. Souligné dans le texte.

[2]Principes et méthodes de l’Armée du Salut, p. 80.

[3]Aujourd’hui rue Jean-Pierre Timbaud, dans le 11earrondissement.

[4]L’Illustration du 13 juillet 1889 signale à ce propos une cohabitation amusante : le local salutiste de la rue Auber est « au fond d’une impasse sur laquelle donnent les fenêtres des coulisses de l’Eden. On entonne les cantiques pieux au rez-de-chaussée et les petites danseuses du ballet Excelsiorreprennent les refrains aux étages supérieurs » (p. 26).

[5]Le titre original est In Darkest England and the Way Out, traduit le plus souvent par Les ténèbres de l’Angleterre et les moyens d’en sortir(traduction salutiste) ou L’Angleterre la plus sombre.

[6]En novembre 1911, Touche à Tout. Le Magazine des magazinespublie un long reportage intitulé « Les Hôtelleries des pauvres bougres et l’Armée du Salut », par Maurice Wolff (p. 389-394) : l’introduction signale « l’une des formes les moins connues et les plus efficaces de cette méritoire assistance sociale et humaine ; quant à lui, l’auteur écrit : « Si l’on veut faire abstraction de ce côté ridicule, on peut étudier dans l’Armée du Salut une organisation puissante, admirablement adaptée à la tâche qu’elle a entreprise et qui est considérable, car ce n’est rien moins qu’une lutte à mort contre la misère, le vice, la déchéance physique et morale. »

[7]Charles Péan a raconté cet engagement dans ses livres Terre de bagne (1930), Le salut des parias (1935)… Voir Danielle Donet-Vincent, La fin du bagne, Rennes, éditions Ouest-France, 1992, ouvrage réalisé à partir du témoignage et des archives de Charles Péan ; de la même, De soleil et de silences : histoire des bagnes de Cayenne, Paris, Boutique de l’Histoire, 2003.

[8]Charles Péan, A Dieu-vat !, Neuchâtel/Paris, Delachaux & Niestlé, 1973, p. 53 et suivantes.

[9]Gaston Bonet-Maury, « L’Armée du Salut, son organisation et son rôle religieux et social », Revue des Deux Monde, Paris, LXXXIeannée, 1911, p. 696.

[10]La femme du général était appelée the Army Mother. La chronologie officielle de l’Armée porte : « 4 octobre 1890, the Army Mother promoted to Glory ».

[11]D’après Hélène Naville, Catherine Booth et la fondation de l’Armée du Salut, Genève, éd. Forum, 1925, p. 139.

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