Une Église dans la rue? Une histoire de l’Armée du Salut (III)

À la différence de Marx, le salutisme entend répondre spirituellement au drame social provoqué par la Révolution industrielle. Mais avec quel message ? Avec quelle prédication « relever les plus dégradés » qui croupissent dans les « égouts de la civilisation »?

Nouvel épisode de notre mini-série Une église dans la rue, par Pierre-Yves Kirschleger. 

Épisode 3 : Au service du salut : un message pour les déshérités de la rue

 

Un message évangélique de transformation personnelle 

A sa création, l’Armée du Salut a été fortement critiquée en raison de l’anti-intellectualisme affiché par son fondateur, de son rejet de toute réflexion théologique : pour le pasteur français Léon Pilatte, William Booth n’est-il pas l’homme aux « discours ignares et extravagants mais assaisonnés de gros sel évangélique »[1] ?

La théologie salutiste est pourtant une théologie protestante tout à fait classique : ses fondements théologiques sont ceux de la Réforme, « Dieu seul, l’Écriture seule, la Foi seule, la Grâce seule ». De manière plus précise, cette théologie est caractéristique des quatre critères qui, selon l’historien britannique David Bebbington, permettent de définir le protestantisme évangélique[2] : biblicisme (rôle central de la Bible, lue comme « Parole de Dieu » et considérée comme normative à la fois sur le plan théologique et pratique) ; crucicentrisme(la mort de Jésus-Christ pour les péchés du monde est un thème majeur de prédication) ; conversion (tout chrétien est appelé à se « convertir », c’est-à-dire à faire l’expérience d’un changement profond de vie, marqué entre autres par de nouvelles valeurs et une nouvelle ascèse) ; militantisme enfin (l’idée d’engagement est valorisée : la foi doit « se voir » et « faire envie » au cœur de la société).

Karl Marx (1818-1883)

Plus précisément, la théologie salutiste entend répondre aux défis posés par la « question sociale » née de la Révolution industrielle. Les bas-fonds de l’EastEnd londonien sont en effet à l’origine de deux théories de changement social et de renouveau pour les populations miséreuses : celle de Karl Marx, idéologie révolutionnaire, matérialiste, athée et basée sur le principe des masses, et celle de William Booth. Pour ce dernier, le changement ne s’opère pas au niveau des masses : il doit se faire en chaque individu. Le progrès social, politique et économique doit découler d’une profonde transformation intérieure de l’homme, réconcilié avec lui-même par la puissance de l’Évangile.

 

Un message adapté et pratique

La théologie salutiste se veut donc une théologie appliquée, autour de deux principes :

  • le salut est pour tous et « les païens de Londres sont aussi ignares, aussi abrutis ou immoraux, sinon davantage, que les païens des colonies, et sous le coup d’une plus grande damnation »[3].

Si on me demandait d’exposer notre méthode, explique Booth dans un discours de 1880, je dirais :

Nous ne voulons pas pêcher là où les autres ont amorcé, ou dresser en face des Églises une secte rivale. Nous tirons nos membres du ruisseau, et si nous arrachons à la fange un être plus déchu que tous ses compagnons, nos officiers s’en réjouissent davantage […]. Nous sommes les balayeurs du monde moral, voués au nettoyage des égouts de la civilisation. Nous désirons relever tous les hommes, mais nous avons une affection particulière pour les plus dégradés qui croupissent au fond des taudis et des antres du vice.[4]

  • le salut doit être porté le plus rapidement possible. Booth place en frontispice de son ouvrage Au plus profond des ténèbres de l’Angleterre et la voie du salut (voir plus bas) une représentation allégorique du monde tout à fait significative[5]: le tableau, conçu sous la forme d’une porte, offre au regard du lecteur un panorama des malheurs de la pauvreté et l’utopie sociale imaginée pour y remédier[6]. La partie basse du tableau présente le monde actuel, sous la forme d’eaux tumultueuses (l’océan dangereux de la pauvreté, de la famine et du vice) où se noient les victimes d’innombrables naufrages ; au centre se trouve le « phare de salut », et les salutistes dans leurs canots de sauvetage s’efforcent de porter secours aux nageurs.

Lorsque du rivage un homme en voit un autre se noyer, écrit W. Booth, il ôte à la hâte les vêtements qui entraveraient ses mouvements, se jette à l’eau et nage au secours de l’infortuné. De même, vous qui vous attardez sur le roc à pleurer, à prier, à psalmodier sur ces pauvres âmes qui se débattent, dépouillez-vous de votre fausse honte, de votre orgueil, de votre souci du qu’en dira-t-on, de vos aises et de toutes les affections égoïstes qui vous ont si longtemps retenus, et sautez dans les flots au secours des condamnés.[7]

Une méthode (très) volontariste, car seule compte l’efficacité

Dans la guerre pour le Salut, seule compte donc l’efficacité. Voilà pourquoi William Booth recommande des méthodes « agressives » à ses soldats : ils doivent aller trouver les gens, les attirer ou les intéresser.

Nous atteignons ces gens-là par une habile adaptation de nos méthodes. Il existe, parmi les classes populaires, un violent préjugé contre les églises et les chapelles. J’en suis attristé et je n’ai rien fait pour le créer, mais je constate son existence. Le peuple ne veut pas entrer dans un temple ou dans un autre lieu de culte ; par contre, il va très facilement au théâtre ou dans un magasin ; nous employons ces salles qui jouissent de la faveur populaire.[8]

L’Armée du Salut va ainsi développer réunions en plein air, promenades processionnelles, vente du journal sur les trottoirs, visites dans les cafés – comme l’illustre le célèbre tableau du peintre suédois Gustave Cederström : une salutiste fait de la propagande dans un caboulot fumeux, après avoir déposé le journal En avant ! devant des ouvriers goguenards[9]. Car l’Armée du Salut est avant tout une Église de la rue.

Écusson « Blood and fire » de l’Armée du Salut.

Et pour faire comprendre aux plus pauvres les réalités spirituelles qu’elle prêche, l’Armée choisit d’utiliser un langage simple, fait de symboles et de slogans : le drapeau aux trois couleurs (le rouge représente le sang de Jésus-Christ qui purifie du péché ; le bleu la sainteté de Dieu ; le jaune la flamme du Saint-Esprit qui doit animer le témoignage et les actions du salutiste) ; à ce drapeau de l’Armée sont souvent associés les drapeaux des nations, et des étendards ornés de versets bibliques. La devise Sang et Feu rappelle quant à elle le sang du Christ versé pour le salut de l’humanité, et le feu de l’Esprit saint qui anime le chrétien. L’écusson salutiste illustre d’une autre manière les mêmes doctrines : le soleil représente la lumière et le feu du Saint-Esprit ; la Croix rappelle la mort de Jésus ; la lettre « S » est l’initiale du mot Salut ; les épées parlent de la guerre pour Dieu et les âmes ; les semences symbolisent les vérités de l’Évangile ; la couronne enfin est celle de gloire que Dieu réserve à tous ceux qui auront été fidèles jusqu’à la mort.

Œuvre d’évangélisation, l’Armée du Salut se constitue comme une mission et non comme une Église :

Mon idée première, explique W. Booth, était d’envoyer nos convertis dans les Églises. À l’expérience, cette façon d’agir se révéla impraticable : 1° nos convertis ne voulaient pas s’y rendre ; 2° les Églises ne désiraient pas leur présence ; 3° nous avions besoin d’eux pour nous aider à sauver les autres pécheurs. Nous fûmes ainsi conduits à pourvoir nous-mêmes aux besoins spirituels de nos gens.[10]

Et parce qu’elle propose une spiritualité axée sur l’intériorité et non sur les rites, l’Armée du Salut abandonne en 1883 la pratique des sacrements[11]. Les convertis sont appelés à témoigner, ce qui s’inscrit dans la tradition protestante évangélique bien sûr, mais répond surtout à l’adéquation de leur parcours de vie avec les auditeurs, car ils parlent à leurs semblables :« Nous mettons nos convertis à l’œuvre, souligne W. Booth. À peine un homme est-il converti, nous lui fournissons l’occasion de le proclamer, et la force de notre œuvre réside dans ces témoignages ». Et le choix d’une organisation militaire découle des éléments précédents : le désir d’une offensive rapide d’une part, le besoin d’encadrer des soldats recrutés dans la rue d’autre part. « Nous réussissons en donnant de rudes coups de colliers, conclut Booth. J’enseigne à mes gens que le labeur continu et la sainteté sont assurés du succès en tout lieu. »[12]

La suite au prochain épisode…

 

 

 

 

[1]Léon Pilatte, in L’Église Libre, 13/02/1885, p. 50.

[2]David W. Bebbington, Evangelicalism in Modern Britain: A History from the 1730s to the 1980s,Londres,Unwin Hyman, 1989, p. 2-17.

[3]Cité par Raoul Goût, op. cit., p. 109.

[4]Cité par G. Brabant, op. cit., chapitre 10.

[5]Tanya Agathocleous, Urban realism and the cosmopolitan imagination in the nineteenth century. Visible City, invisible World, Cambridge (Royaume-Uni), Presses de l’Université de Cambridge, 2011 : « Mapping utopia: globalizing the Salvation Army », p. 163 et suivantes.

[6]Les pilastres de chaque côté de la porte présentent le coût social et économique de la pauvreté (nombre de prostituées à Londres, population pénitentiaire national, nombre de condamnations pour ivresse, nombre de pauvres enregistrés dans les hospices, nombre de suicides…).

Dans la partie haute du tableau est représentée la vie nouvelle envisagée par Booth, sous la forme d’une série de vignettes et d’une carte (qui illustrent les différents types de foyers de bienfaisance, ainsi que le cadre utopique imaginé de colonies agricoles, sur le territoire britannique mais aussi au-delà des mers dans l’empire colonial).

[7]William Booth, Lettres. Le christianisme dans la vie quotidienne, Paris, éditions Altis, 1934, p. 336.

[8]Cité par G. Brabant, op. cit., chapitre 10.

[9]Tableau réalisé en 1886 et conservé au Musée des beaux-arts de Göteborg.

[10]Cité par G. Brabant, op. cit., chapitre 8.

[11]Contrairement à la plupart des Églises protestantes qui pratiquent deux sacrements : le baptême et la sainte Cène.

[12]Cité par G. Brabant, op. cit., chapitre 10.

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