Oscar Cullmann, un théologien à redécouvrir

Matthieu Arnold nous livre un aperçu général et accessible de la vie et l’œuvre du théologien Oscar Cullman. Curieusement disparu de la mémoire collective – sort que partagent beaucoup d’éminents théologiens –, Cullmann est néanmoins  « l’un des théologiens protestants français les plus marquants du XXème siècle[1] ».Spécialiste du Nouveau Testament, il se fait connaître dans deux domaines en particulier : « l’histoire du salut » et « l’unité par la diversité ». Les moments les plus significatifs, les thèmes importants et les textes essentiels de sa théologie nous sont commentés au fil des pages. En substance :

 

  • *une méthode historico-théologique pour aborder le Nouveau Testament. Il est tenant de la formgeschichte– critique des formes. Il refuse donc la distinction – commune depuis le 19èmesiècle – entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi, entre les faits historiques et leur interprétation. Cullmann nous l’explique et manifeste ainsi son enthousiasme : « Elle (la formgeschichte) ne veut connaître que le Christ de la foi tel qu’il a agi sur ses fidèles. L’histoire l’intéresse seulement en tant qu’elle est devenue une manifestation du divin pour la communauté. Les évènements historiques se rapportant au Christ doivent devenir pour nous-mêmes ce qu’ils ont été pour les premiers chrétiens : ils doivent nous faire sortir précisément des contingences historiques pour nous faire voir comment en Jésus-Christ le ciel s’est rencontré avec la terre[2] ».Le Nouveau Testament apparaît alors comme le message du christianisme primitif.

 

  • *une vision eschatologique : le déjà et le pas encore. C’est à Cullmann que l’on doit cette présentation éclairante – puisque biblique – de l’eschatologie. Elle nait d’une recherche préalable, celle de l’élément central du message chrétien, solutionnée comme suit : Dieu se révèle dans une histoire du salut.Cette histoire a un sens, Christ en représente le centre et la ligne. L’eschatologie rejaillit donc comme spécifiquement chrétienne. Face au débat entre les tenants de l’eschatologie présente et conséquente ou future, Cullmann sauvegarde la dimension à la fois future et présente de l’eschatologie chrétienne. En Jésus Christ, la phase finale de l’histoire du salut a déjà commencé, même si son plein accomplissement est encoreà venir[3]. Cullmann insiste sur la tension spécifique du Nouveau Testament et de la foi chrétienne. L’espérance placée dans le futur prend sa source dans des faits déjà accomplis pour notre salut, notamment la croix. Toute l’existence chrétienne est tendue entre le “déjà“ de la résurrection de Christ et le “pas encore“, l’achèvement dans lequel « Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts rendra aussi la vie à nos corps mortels, par son Esprit » (Rm 8.11).

 

  • *une résistance véritable au programme de “démythisation“ de Bultmann. Pour Cullmann, Bultmann, en voulant transposer le message chrétien dans notre langage moderne, présente une foi radicalement différente dans sa substance mêmeque celle du Nouveau Testament. Il vide le message de l’Évangile de son contenu essentiel : l’histoire du salut. Voyant une tentation proche du docétisme dans la théologie bultmanienne, il importe à Cullmann de défendre le caractère scandaleux de l’histoire, lequel va de pair avec le scandale de l’incarnation et la folie de la croix[4].

 

  • *une redécouverte de la conception de la résurrection chrétienne.« Immortalité de l’âme ou résurrection des corps ? » questionne l’une de ses études. Cullmann montre l’abîme qui sépare la conception des premiers chrétiens et la conception grecque. La mort amène une rupture complète avec la vie ; si la vie doit sortir de cette mort, cela n’est possible que par un « nouvel acte créateur de Dieu (…) qui rappelle à la vie non seulement une partie de l’homme mais l’homme tout entier, tout ce que Dieu a créé, tout ce que la mort a détruit[5] ».La résurrection est la mesure de l’horreur inspirée par la mort, et comparée à elle, l’immortalité de l’âme est bien fade. « L’immortalité, ce n’est au fond qu’une affirmation négative : l’âme ne meurt pas (elle continue simplement de vivre). Résurrection, c’est une affirmation positive : l’homme entier, qui est réellement mort, est rappelé à la vie par un nouvel acte créateur de Dieu. Quelque chose d’inouï se passe[6] ! ». Cullmann critique l’expression résurrection de la chair, préférant parler de corps incorruptibleou corps spirituel tout en soulignant« l’incapacité du langage à décrire une condition totalement inédite[7] ».

 

Voilà ce qui me semble le plus intéressant chez Cullmann. Mais Matthieu Arnold abonde encore sur bien d’autres aspects : sa vie de théologien engagé, sa défense originale du pédobaptisme, ses écrits sur la prière, ses fondements de l’éthique chrétienne et surtout son immense implication dans l’œcuménisme : “l’ami des trois papes“ a même participé, comme observateur invité personnel, au Concile de Vatican II. Cullmann considère un lien indissoluble entre unité et diversité – unité par la diversité même.« Les charismes propres à chaque confession doivent s’interpeller réciproquement[8] »argue-t-il . Même s’il défendra heureusement que la messe qualifiée de sacrifice est une atteinte à l’ephapax du salut[9], nous lisons avec une certaine répulsion qu’il voulut jusqu’à la fin marcher “main dans la main“ avec l’Église Romaine.

En conclusion, Cullmann captive en ce qui concerne la définition qu’il donne à l’histoire du salut, la dimension présente et future qu’il maintient en parlant de l’eschatologie, ses passages sur la résurrection, etc. Tout est néanmoins étudié au prisme d’une méthode historico-critique et Cullmann est sans pitié pour les idées qui ne résistent pas à ce contrôle[10].

« Perpétuer le souvenir de ce théologien » est la visée de Matthieu Arnold par cet ouvrage. il le fait avec simplicité et limpidité ; le niveau de lecture est accessible, approprié aux lecteurs curieux d’histoire du protestantisme et de théologie. C’est au final une figure assez ambivalente pour moi qui se dessine – profonde par certains aspects, et décevante par d’autres.

Jean-David Gervais

[1]p. 7.

[2]p.30.

[3]Oscar Cullmann a rédigé sa thèse pendant la seconde guerre mondiale et il illustre son propos par une comparaison parlante à son époque « Ainsi pour prendre une image, dans une guerre, la bataille décisive peut avoir été livrée au cours de l’une des premières phases de la campagne, et pourtant les hostilités se poursuivent encore longtemps. Bien que la portée décisive de cette bataille ne soit peut-être pas reconnue par tout le monde, elle signifie néanmoins déjà la victoire. Pourtant la guerre doit être poursuivie pendant un temps indéfini jusqu’au “Victory Day“. Telle est exactement la situation où le Nouveau Testament, une fois reconnue la division nouvelle du temps, a la conviction de se trouver : la révélation est précisément le fait de proclamer que la mort sur la croix, suivie de la résurrection, est la bataille décisive déjà gagnée », p. 39.

[4]« Cullmann a préféré choisir la fidélité au Dieu qui se révèle dans et par l’histoire, au scandale de l’Incarnation et au caractère temporellement unique de la vie de Jésus et inouï de sa résurrection ; faisant le pari de la continuité entre l’homme biblique et l’homme contemporain, il a mis en garde contre le sacrifice prématuré des contenus du Nouveau Testament sur l’autel de la philosophie contemporaine » p. 51.

[5]p. 64.

[6]p. 64.

[7]p. 65.

[8]p. 113.

[9]Son insistance sur l’histoire l’y contraint.

[10]p. 48.

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