Les hommes lents, Résister à la modernité (XVe-XXe siècle)

En ces temps de confinements, voici un essai de circonstance sur la lenteurÀ travers un parcours passionnant qui va du XVe au XXe siècle, l’auteur analyse la place de la vitesse et du rythme dans l’avènement des Temps modernes.

 

La modernité occidentale est liée à l’essor d’une classe sociale que l’auteur appelle la bourgeoisie conquérante. Cette dernière, dans sa volonté de conquête et d’enrichissement, a mis en place, progressivement, un ensemble de normes sociales destinées à rendre ce projet efficace. Ces normes s’enracinent dans une théologie chrétienne médiévale qui disqualifie la paresse (« péché capital ») et trouvent une forme d’accomplissement dans les « sociétés métronomiques ». Ces dernières, qui suivent la Révolution industrielle, voient arriver les horloges/chronomètres au travail. Pour augmenter l’efficacité des ouvriers et surmonter leur supposée paresse, la bourgeoisie rationnalise, encadre, et impose de nouvelles cadences à l’organisation du travail ; elle impose, via le taylorisme, une optimisation, scientifiquement étudiée, du temps et des gestes. Il s’agit, en plus de rentabiliser le temps, de corriger l’inattention, puis de discipliner les corps de telle sorte qu’ils s’adaptent au tempo des machines. Cette structuration du temps envahit bien sûr « les autres sphères de la vie quotidienne » (p. 136) :

Le temps de travail devient la base d’une nouvelle hiérarchie des temporalités sociales engendrant ainsi ce que l’historien Michael Young appelle « une société métronomique » (p.137).

La mise sous coupe réglée du monde, qui s’élargit en même temps que les Empires coloniaux, génère discriminations, violences et résistances. Tous ne sont pas capables de « s’adapter » (autre impératif des sociétés modernes) à l’accélération du rythme, à la folie de la vitesse. Ce sont les hommes lents dont parle Laurent Vidal. Explorant l’imaginaire des colonisateurs occidentaux, il nous conduit au Nouveau Monde, où les Indiens, puis les Noirs incarnent une indolence naturelle à corriger. Plus tard, ce seront les ouvriers ou les dockers des villes portuaires. Ces derniers trouvent alors toute une gamme de moyens pour subvertir le rythme dominant : l’oisiveté, le rythme syncopé des musiques (blues, jazz, samba), le travail ralenti volontairement pour défendre l’améliorations des conditions de travail (pages très intéressantes sur le Ca’Canny écossais (pp 151-161), etc. À chaque fois, il s’agit d’aménager des espaces-temps parallèles pour les inadaptés du monde moderne, pour se réapproprier un temps personnel.

Cet essai historique (paradoxalement assez « rapide » mais de ce fait, évocateur) remet en perspective, de façon agréable, parfois poétique, le lien qui unit les temps modernes à la question du rythme, et apparaît comme une nouvelle forme d’aliénation ; il rejoint ainsi de précieuses analyses d’Hartmut Rosa (1). En se concentrant sur l’histoire sociale et celle de certains espaces atlantiques (Londres, Rio de Janeiro, La Nouvelle Orléans, etc), l’auteur laisse cependant de côté des phénomènes (notamment religieux), qu’il eut été intéressant de considérer. Sans développer, il évoque le méthodisme comme un « puissant relai pour apprendre à gouverner l’attention » (p.110). On aimerait en savoir plus ! De même, l’histoire religieuse nous montre des enclaves de résistance à la modernité, par un maintien volontaire d’une temporalité en rupture, chez les Amish ou les Mennonites conservateurs par exemple (mais n’était-ce pas déjà le cas pour la vie contemplative des monastères ?) Il eut été intéressant aussi de voir dans quelle mesure les bourgeois conquérants se sont aussi appropriés, à leur tour, la lenteur, pour rendre plus vivable une cadence en permanente accélération. Les « espaces de ralentissement » (concerts, rythmes festifs, yoga, retraites spirituelles, vacances, aire de jeux dans les entreprises), peuvent aussi être lus comme des ruses de la modernité. Permettant une décompression, ils sont en fait au service du projet de rentabilité intensive ; ils  empêchent une remise en question fondamentale des structures en place.

On pourra trouver aussi que l’assimilation est trop rapide (et à mon sens abusive) entre les hommes lents et l’ensemble des victimes de l’oppression sociale (migrants, femmes ou gilets jaunes évoqués dans la conclusion). L’imaginaire « de gauche » qui sous-tend cette réflexion, dont l’axe central est un « récit de l’émancipation », empêche peut-être de percevoir une ambiguïté : ceux qui s’insurgent contre certains aspects de la société moderne sont aussi ceux qui entretiennent avec elle une complicité, par le biais, notamment, du consumérisme et de la culture des loisirs.

Si l’on excepte donc une binarité que l’on pourra juger simpliste (mais on ne reprochera pas à un essai d’être à thèse), le livre propose une réflexion importante, que nous suivons jusqu’à un certain point ; elle montre comment s’es imposée, historiquement, la démesure liée au culte de la vitesse et du profit d’une civilisation d’entrepreneurs. De même, l’oppression qui en découle est indéniable. Or ce système est fragile ; la frénésie, comme l’activisme, sont aujourd’hui contraints au ralentissement ; c’est l’occasion de réfléchir et de se questionner sur nos habitudes « d’hamsters épileptiques » ! (la formule est de Sylvain Tesson).

Laurent Vidal, Les hommes lents, Résister à la modernité XVe-XXe siècle, Flammarion, 2020, 20€.

 

Stéphane Zehr

(1) Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, Vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte, 2014.

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