La laïcité, histoire d’une spécificité française

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L’essai conjugue récit historique et analyse pour éclairer la spécificité de la laïcité à la française dans le contexte de sécularisation qui affecte tous les États occidentaux depuis le siècle des Lumières. D’après l’auteur, cette spécificité s’enracine dans la singularité historico-politique d’une France politiquement absolutiste et « fille aînée de l’Église catholique »

 

Philippe Raynaud fait remonter la laïcité aux guerres de Religion, alors que  la puissance royale cherche à s’émanciper de l’autorité de l’Église. L’édit de Nantes ne permet-il pas, pour la première fois dans l’histoire de la France, d’être bon Français sans être catholique? Sa révocation ne comblera pas cette première brèche dans l’unité de l’État catholique…

Ces bases établies, l’auteur nous offre une analyse historique brillante et approfondie des enjeux philosophiques et des  événements politiques qui conduiront  à la loi de séparation des Eglises et de l’État (1905) ; il cite notamment  : la  nationalisation des biens du clergé, l’interdiction de la  vie communautaire sous quelques dénomination que ce soit (La Constituante en 1792), la constitution civile du clergé, et le concordat napoléonien. Il observe que la politique religieuse de la Révolution n’est pas réductible à un simple mouvement d’irréligion et de déchristianisation violent, mais renferme déjà tous les thèmes ultérieurs du conflit entre catholiques et laïcs : procès faits aux ordres religieux et aux congrégations, opposition entre le patriotisme français et la soumission à Rome, revendication d’un héritage royal et gallican par les constituants d’abord,  puis par les républicains!

Il souligne que jusqu’aux trente premières années de la IIIème République, la séparation des Eglises et de l’État n’est préconisée par aucune des parties en présence ; même le concordat napoléonien passé avec Pie VII – compromis entre les acquis révolutionnaires et la religion catholique – n’instaurera pas un régime laïc…

La loi de séparation impliquant le principe de laïcité émerge victorieusement des luttes menées au nom d’une laïcité militante et radicale par la IIIème république sur deux questions essentielles : l’école et le statut des congrégations. Le ministère d’Émile Combes (1902-1905) par sa politique de « républicanisation » des grands corps et d’interdiction aux congrégations d’enseigner a créé une situation politique telle que la « séparation » devient inévitable.

La loi de 1905 fonde – sans que le terme y figure expressément – la laïcité « à la française ». Elle s’avère  singulière dans son principe et sa pratique comparée à la laïcité observée dans les monarchies européennes, en Allemagne ou aux États Unis. Elle prend en effet un sens original en raison de la radicalité du conflit entre cléricaux et laïcs qui, partout ailleurs, a donné lieu à des compromis entre le christianisme et l’esprit moderne impossibles en France.

L’auteur relève néanmoins, et à juste titre, que la loi de 1905 et le régime de laïcité qui en résulte  ne sont  pas un retour aux conceptions laïcardes et anti-cléricales radicales de la Révolution. La loi instaure une « neutralité » de l’État en matière religieuse indirectement favorable aux croyants : l’État neutre ne reconnaît aucun culte mais garanti la liberté des croyants. La laïcité permet d’accueillir tous les cultes en n’en reconnaissant aucun et fait respecter la liberté de conscience en y incluant la liberté de ne pas avoir de religion. On ne revient pas au calendrier révolutionnaire, les fêtes catholiques demeurent jours fériés  (on y adjoindra plus tard les fêtes d’autres religions). Les divisions de la communauté nationale sont surmontées tout en affirmant la souveraineté de l’État. Anecdotiquement, les célèbres manuels de Lagarde et Michard sont l’œuvre conjointe de deux professeurs dont l’un était catholique et l’autre libre penseur! Ce genre d’exemple souligne la synthèse civique et spirituelle sur laquelle s’est construite la nation française, ainsi que la modération des camps en présence qui l’a permise.

Après une analyse historique du concept de laïcité pendant les deux guerres, la colonisation,Vichy et la Résistance, l’auteur revient, d’une manière plus approfondie, au conflit des deux Frances sous l’angle de la question scolaire pendant la Vème république. La loi Débré (1959) créé deux types de contrats entre l’État et les écoles privées, qui permettent de faire bénéficier celles-ci de fonds publics pour la rémunération de leurs enseignants, mais qui les soumettent à des dispositifs de contrôle financiers et pédagogiques. Cette loi est attaquée dès 1960 par les partis politiques « laïcistes » sous le slogan : « École publique, fonds publics, École privée, fonds privés », faisant renaître la guerre scolaire… Les partis de gauche au pouvoir jugent que le moment est venu, en 1984, de réaliser une des promesses du candidat Mitterrand par la mise en place d’un grand service public de l’éducation qui intégrerait l’enseignement privé sous contrat dans l’enseignement public! (projet de loi Savary). La proposition suscite une opposition massive : une manifestation rassemble un million de personnes, François Mitterand est obligé de retirer le projet. Dés lors la querelle scolaire est enterrée, le combat des deux France s’éteint.

L’auteur souligne que, cependant, les débats de société autour de la laïcité  sont loin d’être du passé. En effet, la dynamique des droits, la guerre des identités, la mondialisation, les questions de bioéthique et l’émergence d’une religion militante d’une identité différente du judéo-christianisme (l’islam) replacent le principe de laïcité au centre du débat public : c’est au nom de la laïcité que des lois contraires aux convictions de certains croyants sont votées (IVG, PACS, mariage « pour tous », demain PMA..), c’est elle qui apparaît comme le seul rempart face à un Islam « saturant » parfois l’espace public (burquini, burqua, prières de rue, etc.) Mais pour être efficace, la laïcité doit être repensée et redéfinie. On note en effet que son imprécision lui permet d’être invoquée par des partis aux convictions opposées : elle informe une loi comme celle sur le port des signes religieux ostentatoires tandis que ses opposants la combattent au nom de la même laïcité (défenseurs d’une laïcité « inclusive »)!

Des « feuilletons judiciaires » comme l’affaire de la crèche « Babyloup » annoncent une reconfiguration inévitable de la laïcité. Ce genre d’affaires fait aussi revivre une laïcité « militante »qui va au delà de la neutralité religieuse!

****

L’ouvrage me parait ainsi indispensable à une compréhension renouvelée de la laïcité  française. On suit avec un intérêt toujours soutenu sa construction au fil d’une histoire mouvementée, ses enjeux, ses limites, et enfin, ses défis contemporains. Le rappel historique est brillant, précis et documenté, ne laissant dans l’ombre aucun fait ou opinion ayant influencé quelque peu son développement.

Éclairée ainsi par l’histoire, la spécificité de notre laïcité devient une évidence!

Les développements historiques sont toujours accompagnés d’analyses politiques,  sociologiques et philosophiques, permettant le décryptage des faits. L’auteur s’avère modéré aussi bien dans ses analyses que dans ses préconisations et ses jugements, alors que la laïcité est plus que jamais objet de débats et ­d’emballements médiatiques à répétition.

Le recul historique auquel nous invite Philippe Raynaud nous permet de relativiser les tensions actuelles, qui démontrent à la fois la permanence du problème théologico-politique (qui n’est pas propre à l’islam), la pertinence des outils juridiques permettant de régler les questions liées à la pratique du culte à l’échelle des associations cultuelles dans le cadre de la loi de 1905 et le renouvellement  d’une laïcité militante, qui n’a pas disparu avec l’apaisement des relations entre la République et l’Église catholique.

L’ouvrage est à mon sens un des meilleurs écrits de ces dernières années sur cette question : le lecteur appréciera la justesse et la perspicacité des analyses ainsi que la sage et prudente modération des conclusions.

Michel Beressnevitch

Philippe Raynaud, professeur en philosophie politique à l’Université Panthéon-Assas, est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages de politologie dont La politesse des Lumières (2013) et L’esprit de la Vème  république (2017) ainsi que de nombreux articles de revues. Ses écrits le désignent comme un des meilleurs spécialistes français du libéralisme.

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