Médias : contre-pouvoir ou instrument de propagande?

La crise de confiance envers les médias et le succès de la « réinfosphère » interrogent. Pourquoi, pour un nombre grandissant de citoyens, journaux et journalistes sont-ils de moins en moins crédibles? Dans un essai corrosif et stimulant paru récemment en poche, Ingrid Riocreux décrypte la « langue des médias », à l’origine du malaise.

 

Achetez sur Librairie Jean Calvin.fr!

La première raison tient à une forme de naïveté. On a pu croire – et certaines chaines le revendiquent – que l’information était un rapport objectif et brut des événements. Rien n’est moins vrai, l’information n’est pas neutre : les événements sont sélectionnés (parmi d’autres), hiérarchisés, et n’existent que par le discours qui les construit. Dans son essai, Ingrid Riocreux compare l’information médiatique à une vitre, qui, bien que transparente en apparence, oriente notre regard et notre perception.

 

Cette orientation transparait dans une multitude de petits faits de langue, auxquels nous ne prêtons pas attention, et qu’elle décrypte à partir d’exemples récents. Son attention se porte tout d’abord sur le choix des mots qui forment la « langue journalistique, et qui, par leurs origines ou leurs connotations, impliquent une certaine vision du monde. Parler d’ « homophobie » ou d’ « islamophobie », de « climato-sceptisme » ou de « migrants » renvoie à des présupposés que l’usage de ces mots nous oblige à accepter. La plupart du temps, leur ancrage est progressiste ou « de gauche », mais pas toujours, et de toute façon, les journalistes ne sont pas des révolutionnaire loin de là. Subversifs subventionnés, « ils aiment avoir l’impression qu’ils accompagnent le changement ».

La deuxième raison tient au malaise que cette orientation suscite. Ingrid Riocreux montre comment le journaliste assume une posture d’inquisiteur, chargé d’une mission morale dans la société, ce qu’elle appelle le « glissement de l’éthique du vrai à l’éthique du bien ». Avec de nombreux exemples précis, elle montre comment de petits adverbes ou certaines constructions syntaxiques trahissent l’échelle de valeurs des journalistes, leur bonne conscience et leur certitude d’être dans le sens de l’Histoire, défenseurs d’un dogme à partir duquel ils interrogent et disqualifient les déviants :

Quand le journaliste demande à son interlocuteur : « à combien estimez-vous aujourd’hui le nombre de personnes touchées par le virus ? » il pose une vraie question. Quand il demande à quelqu’un : « regrettez-vous d’avoir tenu de tels propos ? » il ne cherche pas à obtenir une information. Il veut vérifier l’adhésion au dogme, il pose une question qui a valeur de test moral…

Cette posture morale fonctionne en rapport avec une idéologie qui ne dit pas son nom, et c’est ce qui dérange en définitive.

En ce sens, la langue journalistique est « fasciste », au sens où l’entendait Roland Barthes : elle oblige à énoncer les choses selon un cadre pré-établi (usages, formules, grammaire). La pauvreté de la langue, les tournures fautives, les anglicismes n’en sont qu’un aspect. La contrainte à laquelle les journalistes s’asservissent eux-mêmes est un phénomène de mimétisme professionnel ; le plus grand crime est de sortir de ce cadre, de se singulariser ou de se voir taxé de « réactionnaire ». Outre la langue, la différence de traitement médiatique entre certaines affaires est criante. L’affaire Fillon a eu plus de retentissement que celle du Mur des cons, le journaliste l’ayant révélé ayant eu de nombreux problèmes. On verra plus facilement un reportage sur les coulisses d’un mouvement anti-avortement que sur celles d’une clinique où on les pratique.

Ces réalités posent la question, bien plus profonde et déterminante, du rapport entre journalisme et propagande. Jacques Ellul avait déjà montré combien « l’information » et la propagande étaient liées dans nos démocraties contemporaines. Non pas sur le même mode que celui des régimes totalitaires (nazi, stalinien ou maoïste), mais sur celui, « sociologique », qui consiste à provoquer l’adhésion des masses à l’idéologie progressiste, technicienne et consumériste qui est la nôtre. Pourtant, Ingrid Riocreux évite de faire de la langue journalistique un outil consciemment utilisé pour manipuler. Il ne s’agit donc pas de complotisme : « Leur pouvoir (aux journalistes) n’est pas absolu. Ils bénéficient pour l’exercer, de la conjoncture globale, de la complicité du monde de la culture (cinéma, séries, télé, etc.) et de celles des médias d’informations. » (p.51) Autrement dit, les journalistes se font les relais et les blanchisseurs de l’esprit du temps.

En portant une attention particulière aux mots (non sans humour) et à la manière dont on nous parle, Ingrid Riocreux permet au lecteur de prendre la mesure des valeurs implicites véhiculées en permanence dans les médias, les différences de traitement, le moralisme, l’hypocrisie des procédés énonciatifs. Elle nous montre que la langue journalistique, au service d’une idéologie qui ne dit pas son nom, est bien un pouvoir politique, et non plus un contre-pouvoir au service de la liberté d’expression. Le livre, intelligent et piquant, parvient au but qu’il s’est fixé :

En réalité, ce livre est uniquement un manuel de réception intelligente de l’information à l’usage des lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs quotidiennement confrontés aux médias d’information (même si j’espère être utile à ceux qui produisent cette information). Son ambition est de lutter contre deux attitudes aussi répandues l’une que l’autre : la naïveté et la paranoïa complotiste. (p.42)

Lire aussi :

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :