Calvin et les Cévennes (III)

Il n’y a pas que les camisards en Cévennes!

Dans ce troisième et dernier épisode de notre mini-série sur Calvin et les Cévennes, des protestants se livrent à l’iconoclasme. Comment Calvin réagit-il?

 

L’affaire de Sauve : iconoclasme et discipline chez les protestants

Au printemps de 1561, à Sauve, le pasteur Tartas entraîne les religionnaires fortement armés. Ils s’emparent de l’Eglise Neuve, abattent les images, les croix et les autels, et en chassent les prêtres ; l’église est détruite, l’abbaye est pillée et de précieux documents sont brûlés. Au nombre de 400, ces hommes n’hésitent pas à aller dans les villages voisins où ils pillent et détruisent aussi les églises.

Les autorités protestantes réagissent avec vigueur face à ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire de Sauve ». le consistoire de Nîmes s’empresse d’envoyer sur place Jean Maltrait pour enquêter et faire rapport[1]. Dans le même temps, il convoque à Nîmes tous les pasteurs de la province pour décider ce qu’il faut faire. Il alerte le sieur de Sauzet, à la cour de Paris, afin qu’il prévienne les fâcheuses impressions que cette affaire pourrait avoir sur les catholiques et sur l’esprit du Roi. En effet, ces événements ont lieu juste avant le grand colloque de Poissy du 9 septembre 1561. L’agitation religieuse causée par les progrès étonnant du calvinisme gagne le royaume de France. La reine mère espère de ce concile national une concorde confessionnelle. Il n’est pas donc question pour les protestants de « donner le bâton pour se faire battre » ce qui explique la réaction assez vive de Calvin qui intervient depuis Genève. Il envoie deux lettres[2] aux pasteurs Tartas et à ses ouailles sauvaines. Il invite les protestants à désavouer leur pasteur et à se séparer de lui. Il s’étonne :

« Nous sommes bien ébahis, écrivait-il, qu’il y ait une telle témérité en celuy qui doit modérer les aultres et les tenir en bride. Car à ce que nous entendons non-seulement il y a consenty, (qui seroit désjà un trop grand mal), mais il a incité le peuple comme le plus mutin de tous. Mais s’il s’estoit oublié, estant surpris de quelque ardeur inconsidérée, c’estoit pour le moins qu’il congnust sa faute et se despleut en icelle, surtout quand il en a ésté adverty et exhorté. Mais de maintenir qu’il a fait cela en bonne conscience, c’est une obstination insupportable. »

Calvin désapprouve les iconoclastes

Calvin, sans appel, désapprouve le geste qui n’est pour lui « qu’un fol exploit » et condamne fermement tout iconoclasme en se référant à l’autorité de la Parole divine : « Car jamais Dieu n’a commandé d’abatre les idoles, sinon à chacun en sa maison, et en public à ceux qu’il arme d’authorité. »

Cette lettre, très clairement, manifeste chez Calvin un désir d’installer et d’affermir la Réforme avec respect. Certes, le réformateur introduit une nuance en donnant au glaive le pouvoir d’un iconoclasme général mais une fois de plus, il limite le champ d’action du pasteur qui n’a pas de pouvoir civil. Vertement, il interpelle ce Tartas en le mettant au défi de prouver sa légitimité « que ce boutefeu nous monstre à quel tiltre il est seigneur de la terre où il a fait son execution de brusler« , il affirme nous « avons à regarder à ce qui nous est licite, et nous tenir entre nos bornes ».

A ses yeux, les progrès de l’Evangile sont portés par des hommes qui sont modérés et maître d’eux-mêmes, renonçant à l’orgueil. La modestie et la prudence lui semblent être de meilleurs atouts pour gagner les âmes et éviter la dissipation des Eglises. Ces troubles fruit d’un zèle inconsidéré, on l’a bien compris, ne provoquent chez Calvin aucune joie mais bien plutôt une double angoisse. D’abord parce qu’il craint que cela ne scandalise le cœur des plus faible et ne les empêchasse de s’approcher de Dieu. En second lieu, parce que cette action peut donner une occasion favorable aux ennemis de l’Evangile pour les accuser de troubles et de sédition.

Enfin, Calvin est le détenteur de l’autorité ecclésiastique, chargée de discipliner l’Eglise. Nous l’avons souligné, il dénonce les actions iconoclastes mais il introduit dans cette lettre un certain nombre de nuances quant à la responsabilité de ce pasteur. Il considère la faute moins grave si le pasteur avait « consenty » (selon ses termes), bien qu’il considère déjà cela comme un très grand mal ! une autre nuance serait qu’il a été entraîné dans un mouvement de passion populaire sans qu’il ait pu résister : « s’il s’estoit oublié, estant surpris de quelque ardeur inconsidérée » mais il aurait dû reconnaître sa faute et se détourner d’elle. Enfin sa culpabilité est d’autant plus grande que son « obstination est insupportable » ainsi le « comble de la fierté et audace est qu’il s’opiniastre en son fait, et ne se veut renger à bon conseil »

L’ampleur de la faute appelle une sanction sévère. «Les pasteurs doivent déclarer ouvertement au peuple qu’il s’est mal conduit » et qu’il doivent se séparer de celui qui a été le principal auteur du trouble. Le pasteur doit donc être retranché de la Compagnie.

Toutefois son but n’est pas la sanction mais que la sanction puisse dompter cet homme pour le ramener. Tel est la supplication de Calvin. Finalement, Tartas est déposé par le synode de Sommières, il s’humilie devant la Compagnie de Genève et en obtint le pardon.

 


 

L’influence de Calvin n’est pas toujours directe mais n’a pas manqué d’imprimer sa marque à ceux qui ont fait ou qui ont écrit l’histoire. Ceux-là comme ceux-ci ne pouvaient agir, écrire et parler qu’en lien avec la grande figure cisalpine.

Sinon, comment expliquer que l’on parle de cette région comme d’une terre « calviniste avec l’accent »[3], ou encore d’une sorte de « Suisse Méridionale »[4]?

Ou, au sujet de Nîmes, de la « Genève française » pour exprimer sa place reconnue de capitale dans l’histoire de la Réforme française?

Le lien est évident entre les Cévennes et la cité de Calvin : le Refuge, la circulation des écrits et des idées par la route des hommes et des marchandises. Pour autant, il n’est pas facile d’en dénouer les liens, de cerner les ramifications avec précisions. Une telle étude demanderait plus de monographies pour établir une chronologie et une géographie exacte de la diffusion de la pensée du réformateur en Cévennes. Il faudrait aussi faire apparaître les poches de résistances qui existent à coup sûr comme le souligne les deux lettres que avons étudiées.

Enfin, il faudrait aussi, et le chantier est plus vaste, réfléchir à la réception de l’héritage calvinien en Cévennes au cours des siècles suivants pour comprendre et découvrir, peut-être, les sources possibles d’une nouvelle vitalité protestante.


[1] Face à la réprimande le pasteur Tartas, loin de s’amender, affirme qu’il faut bien que quelqu’un commence ce travail tant ce travail est énorme. D’ailleurs, beaucoup d’autres suivent son exemple ; ceux de Nîmes en particulier, qui s’emparent de l’Eglise de l’observance fin septembre 1561, ensuite la cathédrale le 21 décembre.

[2] L’une est datée du mois de juillet 1561, comme l’indique les réponses du ministre et de l’Eglise Sauve du 13 et 31 août 1561.

[3] Itinéraire, p 19.

[4] Idem, P20

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