Calvin et les Cévennes (I)

Il n’y a pas que les camisards en Cévennes! 

Dans cette nouvelle série, Franck Belloir explore la relation des Cévennes à Calvin au temps des Réformes. Au menu, des colporteurs, des réfugiés, des pasteurs-casseurs qui se font taper sur les doigts et un Calvin assez loin des idées reçues.

 

Un pays ouvert

On ne peut qu’être frappé par l’ouverture des Cévennes, petit pays faussement enclos dans ses vallées profondes et étroites. Sa ferme identité ne s’enferme jamais sur elle-même. Les itinéraires cévenols débouchent toujours sur l’histoire nationale : Rohan au XVIIème s.,  Angliviel de La Baumelle, l’adversaire de Voltaire au XVIIIème s., Jaurès à Saint Jean du Gard, en pleine affaire Dreyfus. Le marquis de Montcalm descend des seigneurs de Gabriac, les Say sortent du Mas Aribel en Vallée Française (André Chamson), Bourrit, « inventeur » du Mont Blanc, descend d’une famille huguenote. A Anduze nait le grand ethnologue Jean Bastide, créateur de l’anthropologie brésilienne. La chapelle Méthodiste d’Anduze rappelle le lien avec le réveil anglo-saxon, tout comme le culte du dimanche soir, pendant l’été, pérennise ce lien entre les Cévennes et le Refuge. Le Refuge, le séminaire de Lausanne et les livres clandestins qui sortent des presses d’Amsterdam ou de Londres et que l’on trouve encore dans les bibliothèques huguenotes des mas cévenols. Les idées réformées se frayent une passage grâce à l’ouverture économique précoce du pays et se renforcent avec l’implantation de l’industrie de la soie.

Il n’est donc pas insensé de s’interroger sur un éventuel rapport des Cévennes à Calvin. Un tel sujet nous rappelle que le temps de la « camisardisation » des Cévennes est bel et bien passé et que, comme l’avait souhaité Patrick Cabanel, il existe bien un avant 1685 et un après-Désert. De plus, le rapport de Calvin aux Cévennes, en son siècle, reste, assez indirect. Il ne sera pas question ici de l’influence de l’héritage calvinien après 1564, mort du réformateur. Nous aborderons donc d’abord Calvin et la fondation des Eglises en Cévennes puis nous nous intéresserons à l’œuvre disciplinaire de Calvin et son éventuel ancrage dans une vision de diffusion de l’Evangile.

 

Des Cévennes à Genève, un axe du Refuge

Dans le Languedoc, on constate la fondation d’Eglises clairement fondées, dès 1560, à Castres, Montpellier ou Aigues-Mortes. Cette chronologie correspond bien à ce que l’on retrouve en Cévennes y compris dans les vallées les plus reculées.

Cela ne signifie pas que les prémices de la diffusion d’idées luthériennes ne soit pas détectable dès 1530. Par exemple, à Barres des Cévennes où les travaux de A.Molinier ont montré que les notaires, dès cette époque contribuent grandement, à la diffusion des idées des « mal-pensants de la foi ». Cependant, ces premiers balbutiements sont dus, en tout premier lieu, à l’influence des écrits luthériens ou des évangéliques français. Il faut attendre les années 1540 pour que l’influence de Calvin se fasse sentir dans les Cévennes mais sans que l’on puisse clairement préciser ses ramifications. Le seul lien parfaitement avéré, qui ne se démentira pas plus tard comme l’atteste cette donation, de 1565, d’une veuve de Molezon à son fils récent genevois, est celui du refuge. Ainsi, en 1552, le Livre des habitants de Genève enregistrait, par exemple, l’arrivée d’Auzias Varailles, « ribantier » de Saint-Germain-de-Calberte. Le même Livre des habitants de Genève  où sont immatriculés les nouveaux arrivants, recense un mouvement d’émigration venant de la région de Meyrueis. Ainsi, en 1554, un certain François Blanc, marchand de Meyrueis, s’installe dans la cité de Calvin, il est suivi, au cours des années 1555-59, de plusieurs autres compatriotes. En 1553, Jacques Tourtoulon, notaire de son état à Saint-Jean de Gardonnenque, craignant la persécution, se réfugie à Genève. Avant de partir, il avait écrit sur la page qui achevait son dernier registre : Post Tenebras lux (« après les ténèbres la lumière»). Cette réalité du refuge à Genève atteste d’une connaissance suffisante des idées réformées et de l’œuvre de Calvin pour que la ville devienne une ancre solide et rassurante pour ces croyants.

 

La diffusion du calvinisme : de l’implantation des idées luthériennes aux premières églises réformées

Genève apparait donc comme un lieu de refuge dès les années 1550 ce qui signifie que la réforme s’implante probablement dès 1545-50 dans la plupart des régions sans que les Eglises soient encore dressées. C’est le cas, par exemple, dans le « pays de Meyrueis »[1], aàSaint Jean du Gard ou, un peu plus tard, vers les fin des années 1550, au Vigan.

C’est ce qui fait dire à Théodore de Bèze, dans son livre « l’Histoire ecclésiastique » que les Cévennes s’embrasèrent pour la Réforme :

« Ceux des montagnes des Cévennes (un païs rude et aspre s’il y en a en France et qui pouvait sembler des moins capables à recevoir l’Evangile, pour la rudesse de l’esprit des habitans) receurent néantmoins avec une merveilleuse ardeur la vérité de l’Evangile auxquels s’adioignirent, non seulement tout le commun, mais aussi les gentilshommes et plus grands seigneurs : tellement que quasi en un instent furent dressées plusieurs églises, à savoir celle de Melet, d’Anduze, de Sauve, de Saint Jean, de Saint-Germain-de-Calberte, de Saint-Etienne-de-Villefrancesque, de Pont-de-Montvert, Saint-Privat, Gabriac et autres lieux circonvoisins. »

On pourrait discuter si Calvin aurait souscrit à cette appréciation sur la capacité ou non des Cévenols à recevoir l’Evangile. Ce qui n’est pas sûr car dans son Traité des scandales, le réformateur de Genève semble, au contraire, considérer que l’Evangile est plus facilement recevable par les gens de petites conditions, les simples selon l’Evangile.

Temple de Générargues, Cévennes

A partir de 1555, « Calvin prend en main les Eglises réformées du royaume »[2]. Il envoie des livres, des lettres et des pasteurs de stricte orthodoxie. Théodore de Bèze affirme : «  En cette année l’héritage du Seigneur commença d’être rangé et mis en ordre à bon escient ». Ce qui ne se fait pas sans difficultés, ni sans opposition avec des prédicants locaux, d’où les rencontres organisées par certains pasteurs à Poitiers. Le premier synode est organisé du 25 au 29 mai 1559 avec les représentants d’une douzaine d’Eglises à Paris sans que les communautés méridionales soient représentées.

Le comte de Villars, en octob1560, lieutenant du roi en Languedoc, fait brûler, a Beaucaire en octobre 1560 « deux ou trois charges de livres venant de Genève ». A St Jean du Gard, les soldats pillent les maisons et commettent les pires violences dans les villages environnants. Une assemblée de ministres, véritable synode provincial, réunie près de Mialet, assigne à plusieurs d’entre eux la tâche de « visiter et redresser les pauvres églises circonvoisines ».

Ébranlées par les troupes de Villars, les églises des Cévennes commencent à se relever au printemps 1561. Le pasteur Tartas de Sauve réorganise l’Eglise après sa dispersion[3]. Dans une lettre datée du 6 mai 1561, les protestants viganais demandent à Genève de leur envoyer un pasteur : ils sont déjà environ mille cinq cent soit la moitié de la population. Félix François, désigné par Mauget, sans doute avec l’accord de Genève, est le premier pasteur du Vigan de 1561 à 1562. A Noël 1561, l’Eglise est dressée à Barre des Cévennes. Vers 1561, à Lasalle, l’Eglise est « dressée » par Jacques Tourtoulon, dont nous avons déjà parlé, qui s’y installa, le 4 octobre 1561, comme premier pasteur. A Monoblet, l’Eglise est dressée en 1561 avec Antoine Pépin comme premier pasteur.

 

[1] Des particularités locales et des familles de nobles favorisent l’installation de la nouvelle foi : A Meyrueis elle est favorisé par les Pagès de Pourcarès, viguier pour la Reine de Navarre, baronne de Meyrueis. Il semble que ce soit François Thérond qui dresserait l’Eglise.

[2] G.Deregnaucourt et D.Poton, La vie religieuse en France aux XVI, XVII, XVIIIème siècle, Ophrys, 1994, p 38.

[3] Deux communes, dans la vallée du Galeizon, y sont entièrement protestantes depuis 1560 ; Saint-Martin de Boubaux, la plus peuplée avec 700 habitants vers 1680 et Lamelouze moins de 100 habitants.

 

 

 

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