Réflexions sur la question antisémite

Madame la Rabbin publie un essai sur la « question antisémite ». Sans pouvoir éradiquer ce mal, les Juifs ont fait face et généré leurs propres interprétations du phénomène. Le lecteur est donc entrainé dans une enquête textuelle qui sonde d’une façon étonnante et tonique la Bible et les contes Juifs. Des réflexions pour s’armer intérieurement.

Achetez sur Librairie Jean Calvin.fr!

Lorsque j’étais lycéen, un rescapé juif des camps de concentration était venu témoigner devant nos classes. Je me trouvais derrière un rang de premières, et, quand le vieux monsieur a commencé son récit, ils se sont mis à s’agiter. Il y avait une nervosité étrange dans l’air. Petit à petit il y a eu des rires, puis des insultes murmurées, du genre « sale juif », « tu aurais du y rester », « on s’en bat les couilles de ta vie », « ferme ta gueule ». Les garçons ricanaient et certainement s’entrainaient les uns les autres : on sentait la joie démoniaque d’une méchanceté qui se libère et s’étonne elle-même. Je les connaissais tous, certains depuis longtemps. Toutes les origines, toutes les classes sociales. J’avais du mal à en croire mes oreilles. Leur haine s’était levée soudainement, comme un vent irrationnel, contre un homme déjà brisé, créant une atmosphère d’angoisse qui m’a fortement impressionné.

 

  1. Une enquête biblique et talmudique

 

Delphine Horvilleur apporte un certain nombre de réflexions enracinées dans les traditions bibliques et talmudiques. Son enquête commence par montrer que le nom « juif » apparaît tardivement dans l’histoire du peuple hébreu, soit dans le livre d’Esther, en même temps qu’apparaît Haman, le type de l’antisémite. En effet, Haman est un dignitaire perse jaloux de Mardochée, le Juif en exil, qui refuse de lui rendre les honneurs qu’il attend. Pour comprendre cette haine, Delphine Horvilleur entreprend une généalogie biblique des deux hommes : Haman est un descendant d’Hagag, l’Amalécite ; il fut le principal ennemi de Saül, dont descend Mardochée. En remontant d’Hagag à Amalek, puis à Esaü, le lecteur découvre une origine possible du mal antisémite : nous ne vous la livrons pas pour ne pas gâcher l’intérêt du cheminement. Delphine Horvilleur donne alors plusieurs interprétations possibles de ce « trouble » dans l’ascendance, que nous vous laissons, là encore, le soin de découvrir (il faut lire le livre !).

 

  1. L’Empire de la totalité

 

Quoi qu’il en soit, la rancune contre le Juif est contradictoire : on « l’accuse simultanément d’une chose et de son contraire » (p.15). Il est à la fois le même et l’Autre, celui qui est au milieu et qui n’appartient pas, celui qui a ce que l’on a pas, qui frustre de quelque chose qu’on voudrait, qui « excède » dans tous les sens du terme.

Là encore, on trouve un éclairage intéressant : le Juif est celui qui, étant présent, est en même temps « coupé », « séparé ». Cette coupure, que la circoncision incarne, le rend, aux yeux des « gentils », « coupable ». Pourquoi ? Dieu a passé alliance avec un peuple pour qu’il lui appartienne en propre, dénonçant par là-même les cultes idolâtres des nations. Or l’antisémitisme se manifeste particulièrement dans les moments où les nations veulent se réunir, « faire empire », fabriquer la paix et se prémunir des forces de chaos. Dans le livre d’Esther, mais aussi dans le livre de Daniel (qui n’est pas cité), les Juifs sont « accusés » quand les idolâtres veulent faire UN (en général autour de l’adoration unanime d’une statue). Le peuple juif représente malgré lui l’impossible totalité. Son identité repose, au contraire, sur une fêlure, une béance, qui lui rappelle sans cesse que les hommes ne peuvent être le Tout.

La logique mortifère de l’Empire et de la cellule, l’instinct totalitaire de l’idolâtre ou de l’intégriste sont donc contrariés par la présence d’un agent irréductible qui se « construit sur un gouffre » et représente la faille, nécessaire, de toutes les identités.

 

 

  1. Quelques questions

 

L’essai, profond et remarquablement écrit, laisse aussi quelques interrogations. Paradoxalement, si le Juif est perçu comme celui qui « a » ou qui « est » ce que je ne suis pas, il est aussi présenté dans les discours antisémites comme « l’efféminé », celui dont la virilité est défaillante. Ce qui fait écrire à Delphine Horvilleur que l’antisémitisme est une « guerre des sexes », voire « une maladie masculine », dans le sens où le judaïsme mettrait en cause les stéréotypes de genre et les identités trop affirmées, notamment celle d’un « masculin musculaire ».

Il est tout à fait vrai que la Bible valorise Jacob, dans les jupes de sa mère, qu’il aide à la cuisine, plutôt qu’Esaü qui dans sa bestialité, méprise le don de Dieu. Mais ce que les Ecritures contestent, ce n’est pas tant les stéréotypes de genre que l’homme (ou la femme) qui se confie en lui-même : « Maudit soit l’homme qui se confie dans l’homme, Qui prend la chair pour son appui, Et qui détourne son coeur de l’Eternel! » (Jé 17.5). En ce sens, la faiblesse dans laquelle sont conduits les Pères (Abraham et sa stérilité, Jacob et sa hanche démise…) sont des épreuves qu’ils surmontent dans un acte de foi que Dieu honore en les « justifiant » (Abraham crut et celui lui fut imputé à justice). La question, très contemporaine, des stéréotypes de genre, est en réalité secondaire par rapport à une question bien plus ancienne, et moins aguicheuse, de la confiance en Dieu ou en soi. Dans le livre d’Esther, la manière dont Dieu retourne des circonstances défavorables est étonnante. Une femme, Esther, par son courage (et par obéissance à son oncle ! – comme quoi le texte excède la lecture « féministe ») sauve les Juifs du massacre. Mais le récit dit aussi que, ne pouvant revenir sur sa décision, l’Empereur autorise les Juifs à se défendre. La victoire passe aussi par un combat physique. La délivrance acquise virtuellement nécessite malgré tout que les Juifs mettent la main à l’épée pour la rendre effective. Cela est plein de sens et confirme ce que dit par ailleurs Delphine Horvilleur : il n’y a pas de place pour la complaisance victimaire, mais une action déterminée dont les Juifs sont acteurs.

Enfin, lier l’antisémitisme à la peur de la castration ne convainc pas vraiment. Je préfère la piste ouverte par Taguieff, qui voit dans les théories du complot antisémites une conséquence de l’ésotérisme, qui concerne aussi bien les hommes que les femmes, les progressistes que les conservateurs. Occultisme et idolâtrie font la force de l’Empire, comme le suggèrent les visions du prophète Daniel. Elles créent des tempéraments rigides et paranoïaques, en quête d’un système explicatif total du monde.

Il n’est pas banal d’affirmer que « quand on parle des juifs, on parle de l’humanité », que là où il y a violence envers les Juifs il y aura bientôt violence tout court et que tout le monde est concerné. Alors même si l’état des choses ne peut être changé, on peut ne pas participer. L’essentiel c’est de ne pas participer.

 

SZ

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :