L’invention de Marie Durand (III)

Suite et fin de notre mini-série sur la « fabrique » de Marie Durand!

 

 

III. L’ASSISE POPULAIRE DU MYTHE

Le « mythe » de Marie Durand s’est construit en plusieurs temps et selon plusieurs modes.

 

La sacralisation de l’espace par la mémoire

Edition récente des Lettres de Marie Durand, par l’historienne Céline Borello

Benoit affirme que, sans les sacraliser, les protestants ont toujours pris soin de conserver le souvenir des lieux marqués par leur histoire douloureuse. Benoit est allé voir la maison de Pierre et Marie Durand et la Tour de Constance[1]. Les lieux, comme les monuments, servent l’inspiration et l’appropriation. Ils instaurent un va-et-vient continu entre passé et présent, afin qu’un voyageur puisse visualiser les lieux où il se rend. Les informations pratiques que Benoit communique servent de guide à la pérégrination, et l’on pourrait voir en lui, déjà, le concepteur d’un tourisme historique qu’il revendique (p34). Il n’hésite pas à signaler si les lieux sont visitables ou non. D’ailleurs la Société de l’Histoire du Protestantisme Français fait de même. Comme Philippe Joutard le rappelle : la « SHPF » décide pour la première fois d’organiser une rencontre annuelle en province en octobre 1883. Elle se tient à Nîmes suivant la décision du comité. Etrangement, les deux destinations de visites choisies correspondent à la Tour de Constance et à la maison natale de Roland, que la SHPF vient de racheter en viager. Il me semble que la correspondance chronologique témoigne d’un lien très net entre ces deux lieux et les deux publications de Benoit.

Surtout, l’assemblage du présent, « de nos jours », et du passé, « origine huguenote », révèle ce désir intense de s’approprier l’espace en liant espace, mémoire et histoire. Il y a une manière sûr de conjurer l’oubli qui hante Daniel Benoit (mais pas seulement lui), c’est de graver des noms partout, c’est de faire sien, et de le faire savoir, tel ou tel lieu. On a pu écrire que la commémoration avait fonction d’avertissement et de protection contre un risque de dissolution[2]. C’est indéniable. Et pourtant, si l’on suit la logique de Benoit depuis le début, il est clair qu’il cherche tous les moyens pour que ces lecteurs s’approprient ce patrimoine. Pour qu’il leur appartienne vraiment. Deux raisons à nos yeux : la volonté de s’implanter dans un paysage rejoint aussi l’œuvre d’une république en pleine construction qui fait bâtir ses écoles, ses mairies, ses lycées. Cette identification procède chez lui d’une vision spirituelle. On a d’ailleurs parlé d’un « culte des lieux[3]« . Ne dit-il pas au sujet de son séjour en Cévennes dans le village des Gibert : « l’auteur de ce volume fit, au mois d’août 1888, un pèlerinage au hameau de Lunès qui a vu naître les deux frères[4] »? Finalement,  l’exposé des lieux est une réappropriation religieuse de l’espace protestant, qui ne deviendra jamais la propriété matérielle de la communauté des croyants, mais peu importe, car l’essentiel pour Benoit est dans cette sacralisation d’un espace.

L’espace familial : géographie, généalogie et histoire « populaire »

Histoire et lieux de mémoire de la France protestante

L’espace en question est un espace géographique des familles[5]. Les « pères » évoquent donc la tradition familiale. Pierre Bayle écrit que « c’est à la religion de ses pères qu’il est revenu »[6]. C’est l’occasion de rendre cette histoire plus proche, plus personnelle alors que les guerres de Religion restent le monde des grands, des princes[7]. Le Désert donne de multiples références de résistance auquel le lecteur peut s’identifier.

Oui, Benoit veut faire une histoire « populaire »[8]. La quête généalogique occupe le protestant qui veut « sanctifier » sa lignée. Daniel Benoit exhume toutes les ramifications possibles et établit une sorte d’hérédité de la résistance : ce sont les frères Gibert, Desubas issu de parents pieux, les Durand « cette famille pourrait s’appeler, à bon droit, une famille de confesseurs et de martyrs »[9].

On comprend aussi mieux pourquoi Benoit égrène des centaines de noms en précisant dés qu’il le peut les ramifications familiales, les origines géographiques, les liens du Refuge… Espoir qu’au détour d’une ligne ou d’une page, le lecteur puisse y trouver son nom de famille, des ancêtres. On peut voir dans ces longues listes un écho des réseaux familiaux protestants, du «tricot protestant », selon une expression populaire. P. Joutard reprend lui, à partir d’un texte, le terme de « dynastie familiale », entretenue par une masse importante de tradition orale et de pratique d’un paysages marqué par la mémoire familiale ; une géographie personnelle de chaque famille protestante[10].

La maison de Pierre et Marie Durand au Bouchet de Pransles en Ardèche.

Une inscription identitaire dans la communauté protestante

Cette longue liste dépasse le cadre familial et touche le cercle de la communauté protestante : qui le fidèle qui y retrouve un nom de voisin, qui le pasteur découvrant un nom de fidèle ou de collègue, qui un fidèle découvrant le nom d’un ami, d’un ancien pasteur…

Une histoire que chacun puisse s’approprier comme une partie de lui-même et de sa propre histoire avec son lieu. Par excellence celui de la tradition orale : la veillée au coin du feu. Véritable institution au renfort de la mémoire, Daniel Benoit l’exploite et l’analyse. Benoit se fait alors l’écho des veillées au coin du feu, comme il le dit au sujet d’une complainte sur Ranc[11] :

La première (complainte), dont on a lu deux strophes, en renferme vingt-deux ; elle est encore assez connue dans la vallée de la Drôme, où on la chante durant les longues veillées d’hiver. Nous avons souvent entendu citer ses vers que le poète inconnu met dans la bouche de Louis Ranc.

C’est en partie, pour cette raison, à mes yeux, que Daniel Benoit écrit une histoire de chair et de sang, de larmes et d’émotion pour que le lecteur puisse instinctivement s’identifier à ces hommes, ces femmes et même ces enfants. Sous sa plume l’expression « on ne peut lire ces  lignes sans émotion », par exemple, revient de nombreuses fois[12]. « Qui n’aurait versé des larmes à la lecture de ces lignes touchantes » dit Benoit au sujet des lettres de Paul Achard, le galérien, à son frère[13]. Une histoire humaine !

Est-ce uniquement le fruit d’une mémoire orale conservé ? Non. Bien sûr, la mémoire a conservé les traces d’une histoire. Mais, le plus souvent, il est question des principaux personnages comme Pierre Durand, des événements les plus atroces telle la tête de Louis Ranc ou d’anecdote facilement assimilable. Et le reste ? Une grande partie s’enfouit dans un oubli que Daniel Benoit tente de freiner ou de stopper par l’écrit.

 

CONCLUSION

Benoit construit une histoire scientifique en vue du peuple protestant. On parlerait aujourd’hui de vulgarisation. Mais elle est beaucoup plus que cela car elle se trouve à la croisée du récit historique, touristique, personnel afin d’être familiale par ces lieux et ses noms. Chacun doit pouvoir se l’approprier. Si cette vulgarisation ne se fait pas au détriment du travail historique, elle ne néglige pas non plus la force morale qu’elle doit communiquer. Il fait le choix de la résistance pacifique, de la martyre qu’il construit sur un modèle, Simon et Goulart, qui a fait ses preuves pour assurer à cette femme une place forte dans la mémoire populaire. Il donne un modèle, « un doigt levé » dans la mémoire collective du protestantisme quand les catholiques ont Bernadette Soubirou. Mais si tout cela « fonctionne », c’est que l’entreprise éditoriale réussit. Le choix du format, du prix, du modèle rencontre le succès. Or si le lien entre livre et protestantisme est sans cesse rabaché, que cet exemple nous le montre aussi, il faudrait, sans doute, que les historiens abordent plus profondément cette question en se penchant sur la condition matérielle des livres, leur histoire éditoriale, leur réception.

Franck Belloir

[1] D. Benoit, Marie Durand, prisonnière de la Tour de Constance, p. 42.

[2] P. Cabanel, Juifs et protestants, op. cit., p. 47 et 49.

[3] P. Cabanel, Histoire des protestants en France, op. cit.,p. 1001.

[4] D. Benoit, Les frères Gibert, op. cit., p. 400.

[5] P. Joutard, « Le musée du Désert », Lieux de Mémoires, Tome II, op. cit., p. 2669.

[6] P. Joutard, « Le musée du désert », Lieux de Mémoire, Tome II, op. cit., p. 2667.

[7] P. Joutard, « Le musée du désert », Lieux de Mémoire, Tome II, op. cit., p. 2668.

[8] D. Benoit, François Roux, op. cit., p. 9.

[9] D. Benoit, Marie Durand, op. cit. p. 13.

[10] P. Joutard, « Le musée du Désert », Lieux de Mémoires, Tome II, op. cit., p. 2668-2669.

[11] D. Benoit, Jacques Roger, op. cit. p. 214.

[12] D. Benoit, Un martyr de vingt-six ans, Louis Ranc, ministre sous la croix dans le Dauphiné (1719-1745),  Paris, Librairie évangélique, 1873, in-8, p. 19.

[13] D. Benoit, L’Eglise sous la Croix. Etudes historiques. Fulcran Rey – Pierre Papus – Etienne Arnaud – Jean Martin – Pierre Dortial – Arnaud-Duperron – Les deux derniers forçats pour la foi – Le portefeuille d’un pasteur du Désert – Une page d’histoire religieuse des Hautes-Alpes, Jean Bérenger. Société des Livres Religieux, Toulouse, 1882, p. 235.

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