L’invention de Marie Durand (II)

 

Peu le savent, mais Marie Durand aurait pu sombrer dans l’oubli. Elle est devenue l’héroïne protestante que l’on sait grâce au travail d’un pasteur-historien, Daniel Benoit. Deuxième épisode de la fabrique d’une héroïne…

II. LA CONSTRUCTION D’UNE FIGURE DE RESISTANCE HEROÏQUE

 

Marie Durand, mieux que les camisards

Cette construction se fait en deux temps. D’abord par l’emphase sur sa résistance pacifique ; ensuite par son intégration dans le prolongement du martyrologe huguenot.

Benoit justifie la révolte camisarde qu’il juge d’une fidélité exemplaire à Dieu par sa résistance au roi. N. Peyrat a joué[1], à coup sûr, un rôle-clé dans cette réhabilitation des camisards chez Benoît, qui se sent proche du poète-historien ariégeois. Comme Peyrat, il se veut le descendant de ces camisards à qui il voue une piété filiale et reconnaissante. Philippe Joutard insiste sur ce rôle de Peyrat : « Désormais toute l’historiographie des camisards est tributaire de Peyrat. Il crée ainsi une certaine vision des Cévenols que Michelet va reprendre et imposer. »[2] Avec Michelet, donc, Benoit réhabilite la fougue des camisards, ces « héros par milliers », et fait écho à toute une littérature protestante qui se développe à partir de 1870. Beaucoup d’autres auteurs  redorent alors le blason des camisards.

Mais il ajoute dans son poème en forme d’hommage aux camisards une nuance[3] :

 

Cependant, malgré tous vos exploits,

Je te préfère encore, Église sous la croix !

Quand tes pasteurs allaient, candidats au martyre,

Consoler de Sion, la fille qui soupire ;

Lorsqu’armés seulement d’espérance et de foi,

Ils prêchaient au Désert, malgré l’édit du roi ;

Alors leur sang était la semence féconde

Qui doit germer un jour pour le salut du monde ;

Et ces martyrs étaient les vrais triomphateurs.

 

Chef d’oeuvre de l’historiographie des camisards!

Sans nier leur courage, Benoit ose indirectement ce que plus personne ne se permet dans les années 1880[4] : désapprouver la violence camisarde. Le monde protestant a basculé dans l’admiration, surtout du côté des évangéliques, même si quelques libéraux extrémistes prennent leur distance. En introduisant l’héroïsme des pasteurs » sous la croix » qui meurent en martyrs, Daniel Benoit prend le parti des seconds. Remarquons ici qu’il ne consacre jamais de chapitre spécifique aux prophètes ou aux camisards : il ne les étudie qu’au détour de l’un ou l’autre de ses développements. Dans son livre consacré à Marie Durand, il maintient ces deux positions. Il trouve « plus touchantes » d’autres scènes de résistance du protestantisme au Désert tout en saluant l’ « héroïsme » camisard[5]. Il y compare les camisards, en particulier Abraham Mazel et ses seize compagnons, à l’« angélique patience » d’un certain Giraud qui accepta de rester enfermé dans la tour tandis que les autres fuyaient. Sa prédilection pour ceux qui meurent sans violence, telles des victimes innocentes, est claire.

 

Dans le prolongement du Martyrologe huguenot

Il va plus loin encore en revenant au martyrologe. Jean Crespin et Simon Goulart avaient utilisé la force et l’énergie des Actes des martyrs, comme « un premier élément de réponse au défi» de leur siècle[6]. Cette perspective apologétique se retrouve pleinement dans la composition de Benoit. Or, en cette fin de XIXème siècle, l’enjeu pour le protestantisme n’est pas moins important. La lutte est féroce sur tous les fronts : la sécularisation croissante met en danger le christianisme, tout en accordant aux protestants une plus grande liberté. L’anticléricalisme agresse même les moins cléricaux. Un protestantisme toujours plus rationaliste, libéral, tend à saper les fondements des mouvements du Réveil qui paraissent, en cette fin de siècle et aux yeux de Benoit, connaître leurs derniers soubresauts. Or, les martyrs, animés d’une « inhumaine énergie »[7], saluée même par les humanistes, ont quelque chose de cette force puissante à transmettre. Et c’est bien cette force, ce souffle vital, ce « mâle caractère »[8], que Benoit veut léguer aux jeunes générations :

Il n’est pas inutile de rappeler à nos compatriotes trop oublieux ce que les protestants français ont souffert pour l’établir (la liberté de culte et de conscience) et de faire revivre devant les fils dégénérés la fidélité des ancêtres.

Il faut parcourir l’ensemble de son travail pour percevoir cette thématique comme un aspect majeur. Pour faire revivre les martyrs et leur mémoire, Benoit se glisse dans le schéma narratif et conceptuel élaboré deux siècles et demi plus tôt par l’imprimeur Jean Crespin et le pasteur Simon Goulart. Il s’est chargé de rééditer leur oeuvre et la connait parfaitement[9]. Il reprend à son compte leur définition : la juste cause (procédure judiciaire, la cause, décret de Dieu), le corps et le geste (supplice, visage, la main), la mort triomphale (signer de son sang, la défaite retournée, la parole proclamée, la constance).

Les martyrs « sans le sang »

L’ingéniosité de Benoit est, en suivant ce modèle du martyrologe de Crespin, de relier sur un même axe chronologique les martyrs du XVIème, du XVIIIème et du XIXème siècle. Quand bien même ceux de ces siècles ne seraient pas morts en versant leur sang, ils ont donné leur vie pour le triomphe de la foi en faisant fi du monde, accomplissant cette autre parole de l’Évangile: « Que celui qui veut me suivre se charge de sa croix tous les jours de sa vie. » Ils sont ceux que j’ai appelé les « martyrs sans le sang » comme Marie Durand. En élargissant les martyrs-témoins hors du cercle du sang versé, il marque un peu plus la séparation avec la notion de sacrifice pour éviter le risque de confusion et d’idolâtrie, terminant ainsi le travail de dissociation entrepris par Crespin et Goulart.

Le martyre n’est plus matérialisé par le procès de sang. L’enjeu, pour Benoit, reste le même : la fidélité évangélique. Enfin, le procès humain est supplanté par un « procès dématérialisé ». C’est celui, plus général, de Satan contre Dieu ; de Satan qui veut ravir les confessants de la main du créateur. Le diable, ou « l’accusateur » selon Benoit, prend ici le rôle du procureur qui cherche par les épreuves, les souffrances et finalement la mort qui atteint tous les hommes, à décourager la foi des fidèles. Ces douleurs et ces peines se substituent au sang versé par les martyrs suppliciés. Dans ce procès, la confession de foi et la constance assurent le triomphe de ces nouveaux martyrs comme les hommes et les femmes des anciens martyrologes. On se souvient que depuis Augustin ce qui fait le martyr n’est pas le supplice mais la cause. Marie Durand incarne typiquement cette juste cause et cette constance !

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Au total, les hommes et les femmes du XVIIIème qui donnent toute leur vie et qui, jusqu’à la fin, persévèrent dans la foi en Jésus-Christ mort et ressuscité, sont des martyrs au même titre que Pierre Durand. De la sorte, il n’y a pas de frontière entre les martyrs par le sang et les autres car tous donnent leur vie jusqu’à la mort en confessant une foi orthodoxe, en confessant l’Évangile. Dans la construction de Benoit, les hommes du XVIIIème servent de relais entre le XVIème et le XIXème, ils sont membres légitimes de la généalogie jusqu’aux réformés du XVIème. C’est un des coup de génie de Benoit : donner au peuple des modèles très proche dans le temps afin de s’y identifier.

Le XVIIIème siècle sert à la fois de pont chronologique, même de pont mémoriel, et de point de rattachement à une réalité éternelle. C’est en quelque sorte une « continu-éternité » que crée Benoit qui, reprenant la parole de Lacordaire, envisage le martyrologe comme un signe de l’Église véritable. Tant que des gens confesseront l’Évangile et donneront toute leur vie pour le faire triompher, il y aura des martyrs.

 

Conclusion

Daniel Benoit, en reprenant le projet de Crespin et en l’adaptant à une autre grande période de persécution, est bien l’auteur d’un martyrologe qui ne dit pas son nom. C’est un parcours pour le moins curieux que cette forme de récit qui traverse les siècles en conservant des cadres et des concepts identiques : ils permettent « qu’une défaite s’inverse en triomphe » et « qu’un scandale de l’horreur suscite l’émerveillement et l’enthousiasme contagieux. [10]» C’est ainsi qu’aujourd’hui la figure de Marie Durand relevée par Benoit triomphe des camisards. C’est à elle, en tous cas, que Jean Lebrun préféra, il y a quelques années, consacrer une émission. Cette renommée, en plein XXIe siècle, marque la victoire de l’entreprise populaire de mémoire de Daniel Benoit.

 

[1] P. Joutard, La légende des camisards, Gallimard, 1977, p. 195.

[2] P. Joutard, La légende des camisards, Gallimard, 1977, p.195.

[3] D. Benoit, « Les camisards. Poésie », Mélanges et variétés, BSHPF, 1881, p.526.

[4] P. Joutard, La légende des camisards, Gallimard, 1977, p. 253.

[5] D. Benoit, Marie Durand, prisonnière de la Tour de Constance, p. 42.

[6] Ibid, p. 15.

[7] L’expression est de F. Lestringant, op. cit., p. 10.

[8] Nous reviendrons sur cette expression récurrente chez Benoit ainsi dans, Un martyr du Désert : Jacques Roger Restaurateur du Protestantisme dans le Dauphiné au dix-huitième siècle et ses compagnons d’œuvres…, Société des Livres Religieux, Toulouse, 1876, p. 5.

[9] Histoire des martyrs persécutez et mis à mort pour la vérité de l’Évangile, depuis le temps des apostre jusques à présent 1619, par Jean Crespin. Edition nouvelle, précédée d’une introduction par D. Benoit et accompagnée de notes par M. Lelièvre, Toulouse, Société des livres religieux, 3 vol. (LIV-744, VIII-774, VIII-968 p.), in-4, 1885-1889.

[10] F. Lestringant, Lumière des martyrs, op. cit., p. 10.

 

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