L’invention de Marie Durand (I)

 

Peu le savent, mais Marie Durand aurait pu sombrer dans l’oubli. Elle est devenue l’héroïne protestante que l’on sait grâce au travail d’un pasteur-historien, Daniel Benoit. Dans une mini-série originale en 3 épisodes, Franck Belloir nous conduit dans la « fabrique de l’Histoire » de cette figure huguenote.

 

 

I. LE LIVRE HISTORIQUE, INSTRUMENT DU SAUVETAGE

 

Marie Durand, pas d’emblée une héroïne…

Texte source, le Journal du frère morave Fries dresse un portrait inaccoutumé de Marie Durand.

Marie Durand et ses compagnes ne furent que « des servantes inutiles, qui, plutôt que de se vanter, ne manqueraient pas de gémir au sentiment de leur misère si seulement elles connaissaient la dépravation de leurs cœurs »[1]. Le frère morave Fries à qui on « avait beaucoup parlé des prisonnières qui sont à Aigues-Mortes à la Tour de Constance » s’exprime ainsi après son passage dans la tour. Il ajoute que Marie Durand « s’est attribué une certaine autorité qui fait qu’elle à une certaine inspection sur les autres. » [2] Cette déclaration du frère Fries dans son journal de voyage, récemment publié avec un sérieux appareil critique par Dieter et Heidi Gembicki, contraste avec l’image habituellement conservée des prisonnières et de Marie Durand. On se souvient plutôt d’elle comme d’une héroïne, au point d’avoir inspiré tout récemment un article à Yves Krumenacker intitulé Marie Durand, une héroïne protestante ?[3] C’est bien cette dimension que la mémoire collective retient de Marie Durand. Elle incarne la résistance et l’héroïsme de sorte qu’on lui attribue souvent l’inscription gravée sur la margelle du puits : régister.

Pourtant, en lisant ce Journal, on comprend que rien n’était gagné et qu’il eu suffit de quelques ingrédients mal assortis pour que la réputation de Marie Durand bascule du côté négatif. Il a fallu un historien, Daniel Benoit, et un livre, Marie Durand, prisonnière à la Tour de Constance, pour qu’elle devienne la figure iconique que l’on connaît. Ce sont les ingrédients de ce mariage « historico-mémoriel » réussi que je vous propose de découvrir en trois étapes : le livre historique, instrument du sauvetage ; la construction d’une figure de résistance héroïque, et, enfin, la constitution d’une assise populaire pour ce mythe.

 

Un personnage assez mal connu au XIXème siècle

On le voit dans ce Journal, la réputation personnelle de Marie Durand est relativement confidentielle. Elle est seulement connue en tant que membre de ce groupe de prisonnières, bien qu’elle échange une correspondance avec Paul Rabaut et Antoine Court. Un siècle plus tard, dans le journal La Croix du 11 avril 1863, Jean Monod proposait d’explorer la correspondance de Marie Durand avec Paul Rabaut car, disait-il, « Marie Durand mériterait d’être mieux connue. [4]» On ne semble pas donc plus avancée un siècle après. Daniel Benoit de son côté affirme, en 1884, que « Marie Durand est bien connue dans les églises réformées. » puis il se reprend ensuite et ajoute, très vite, « qu’on a peu de détails sur sa vie intérieure » et que « tous les écrivains qui ont parlé de Marie Durand se contentent de répéter Charles Coquerel dans son étude sur le Désert[5] ». Même l’étude plus récente d’Abraham Borrel, publiée en 1863, n’échappe pas à la critique de Benoit qui n’y voit rien de vraiment neuf[6]. Si Marie Durand est finalement plus mentionnée que véritablement connue des milieux protestants, elle est littéralement oubliée des autres, y compris de ceux de son pays, comme Benoit l’explique dans son ouvrage[7] :

 

L’auteur de ces lignes faisait, il y a quelques années, avec M. Delon, un pèlerinage au lieu de naissance de Marie Durand. Ils visitèrent en détail son humble demeure. Ils virent ce vallon solitaire, arrosé d’un ruisseau (…). Mais c’est vain que, dans ces lieux qui l’ont vue naître, ils parlèrent de l’héroïne d’Aigues-Mortes ; c’est en vain qu’ils interrogèrent les vieillards du hameau. Le Bouchet de Pranles a perdu le souvenir de cette famille de confesseurs et de martyr dont nous nous avons essayé de raconter l’histoire.

Daniel Benoit, inventeur de Marie Durand

L’exercice d’écriture conjure cet oubli fatal aux yeux de Benoit tant sur le plan culturel que spirituel pour que leur souvenir « revive du moins dans ces pages et mieux encore dans nos cœurs ! »[8] Pour cet historien, déjà fasciné par la question des rapports entre histoire et mémoire, la nécessité de l’entreprise se révèle évidente. Elle se déroulera en deux séquences distinctes : l’écriture et l’édition.

Daniel Benoit n’est pas un historien professionnel proprement dit selon les canons que la profession historienne met en place à la fin du XIXe siècle. Il est pasteur comme bon nombre d’autres historiens du protestantisme de cette époque. Mais, à partir des analyses de Charles-Olivier Carbonell, on peut affirmer qu’il est plus qu’un simple amateur. La précocité et la masse de son œuvre révèlent des qualités professionnelles. J’ai proposé de parler de lui comme d’un historien hybride. Il met en œuvre la méthode historique de son temps tel qu’elle est définit par Gabriel Monod puis par Charles Seignobos et Claude Langlois. Son mémoire sur Marie Durand qu’il soumet au concours de 1882-1883 organisé par la Société de l’histoire du protestantisme français reprend ses aspects méthodologiques. Son gout pour les sources est affichés en tête du livre. Des sources qu’il n’utilise pas comme un antiquaire mais au service de la vérité historique afin de corriger des anciennes affirmations comme celle de De Felice, par exemple, au sujet de Pierre Durand[9]. Pour cela, il croise les sources et utilise une bibliographie qu’il met à jour à partir du Bulletin. Il ne souhaite pas non plus répéter des études anciennes mais il propose un nouveau regard, de nouveaux questionnements, de nouvelles interprétations. Outre la facette historique, l’entreprise se révèle aussi éditoriale.

Le succès du mémoire de Daniel Benoit qui reçoit la médaille d’argent de la Société de l’histoire du protestantisme français sert de sésame à son auteur. Il publie, la même année, une partie de son mémoire, comme cela se fait souvent dans la recherche, sous la forme d’un article dans le Bulletin de la Société[10]. Très logiquement ensuite, il édite son livre rapidement, en 1884, à la Société des livres de Toulouse. Cette succession de publications, à différents niveaux, permet de maintenir l’attention sur Marie Durand. Le choix du format in-12, in-duodécimo, quasiment semblable à nos poches, se révèle judicieux à la fois par sa maniabilité et son coup réduit et assure une diffusion populaire. Cet aspect est encore renforcé par trois gravures de la Tour de Constance, de la Maison Durand et de l’inscription du manteau de la cheminée familiale qui sont propres à marquer l’imaginaire du lecteur. Très vite, cet ouvrage rencontre un public qui lui assure un succès quasi-immédiat puisqu’il faut le rééditer en 1885. En 1894, il révise à nouveau son livre sur Marie Durand et le fait éditer pour la troisième fois.

 

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[1] Dieter Gembicki et Heidi Gembicki-Achtnich, Le réveil des cœurs, Journal de voyage du frère morave Fries (1761-1762), Le Croît Vif, p. 124.

[2] Ibid.

[3] Yves Krumenacker, « Marie Durand, une héroïne protestante ? », Clio, femmes, genre, histoire, 30/2009, p.79-97.

[4] Daniel Benoit, Marie Durand, prisonnière de la tour de Constance, Société des livres religieux de Toulouse, 1884, p. 5.

[5] Ibid, p. 6 et Charles Coquerel, Histoire des églises du désert chez les protestants de France depuis la fin du règne de Louis XIV jusqu’à la Révolution Française, Cherbuliez, 2 vol. 1841.

[6] Abraham Borrel, Pierre et Marie Durand, ou le frère et la sœur, l’un martyr de l’Église du Désert, et l’autre prisonnière à la tour de Constance, Nîmes, 1863.

[7] D. Benoit, Marie Durand, op. cit., p. 306.

[8] Ibid.

[9] D. Benoit, Marie Durand…, op. cit., p. 20.

[10] D. Benoit, « Marie Durand, prisonnière à la Tour de Constance », BSHPF, 1883, p. 498-508.

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