Odyssée prussienne (II) Au front

Ulysse est ici un jeune alsacien protestant, Paul Helmlinger, pris dans la tourmente de la Grande Guerre et envoyé sur le front de l’Est. Dans ce nouvel épisode de notre mini-série : incorporation, expérience des tranchées, et des aumôniers militaires qui en prennent pour leur grade.

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L’incorporation

Il est mobilisé le 22 septembre 1915 et envoyé au front de l’est. À côté des étapes de son voyage, c’est surtout le « Drill prussien », qui s’est fixé dans sa mémoire. Même s’il ne veut pas s’y étendre longuement, il lui consacre pourtant quatre pages ! Il vilipende le « dressage » méthodique du conscrit, le Parademarsch à la prussienne, l’obéissance absolue due au moindre gradé, le harcèlement chicanier et quelquefois sadique de la part des cadres subalternes. Tout était mis en œuvre pour mater les râleurs tels que les Alsaciens. Les autorités militaires les dispersaient d’ailleurs sciemment dans diverses unités ou du moins dans diverses chambrées.

Jusqu’au 11 mars 1917, Paul Helmlinger est relativement tranquille puisque son service s’effectue dans le cadre d’un hôpital militaire. Il y accomplit des tâches diverses dont des veilles de nuit, participant aux soins donnés aux malades. Durant quelques pages, le récit de l’auteur s’interrompt pour laisser la plume à sa mère dont les lettres évoquent en particulier les combats sur le front occidental, dans la région alsacienne où officie le pasteur Philippe Helmlinger. Pour tout soldat incorporé, le lien épistolaire avec la famille était essentiel, même si certaines informations n’étaient pas rassurantes et que la censure surveillait le courrier des uns et des autres, afin d’empêcher la diffusion de nouvelles susceptibles de porter atteinte au moral des soldats.

La guerre des tranchées

La cinquantaine de pages consacrées à l’engagement sur le terrain des combats retiendra particulièrement l’attention. Certes, comme il le précise dans ses remarques rétrospectives, Paul Helmlinger n’a à aucun moment eu à participer à une véritable attaque de l’ennemi. « J’ai une certaine satisfaction de n’avoir jamais tiré un seul coup de fusil contre un ennemi pendant toute la guerre, bien qu’à un moment donné j’aurais dû le faire ». Il passe des mois très durs dans les tranchées, confronté au froid, le plus grand ennemi des soldats comme l’avaient déjà expérimenté les armées françaises sous Napoléon et comme le vivra encore l’armée allemande à Stalingrad pendant la seconde guerre mondiale. Mais il y a aussi les conditions de vie dans les tranchées : l’inondation des abris, les souris, les rats et les poux, la nourriture quelquefois insuffisante et bien sûr le danger permanent des tirs et des attaques russes. Selon l’auteur, le combat principal consiste à survivre plutôt qu’à attaquer. Il relève aussi une certaine lassitude qui commence à s’emparer des Russes avant même l’armistice signé en 1917.

À lire ces pages, on perçoit l’importance des permissions. Lumière dans la nuit, temps de liberté et de revigoration qui interrompt salutairement la vie au front. Mais là encore, les Alsaciens n’en bénéficient que parcimonieusement, tant les autorités allemandes craignent que leur séjour en Alsace stimule leur passivité et leur opposition à la guerre qu’ils devaient mener au service de l’Allemagne.

Les aumôniers militaires

Qu’en est-il de leur rôle et de leurs discours ? Le jugement de l’auteur est sévère à leur égard. Des cultes sont rarement célébrés, et quand il y en a, des discours peu compatibles avec l’Évangile se font entendre. Tel aumônier parle davantage du maréchal Hindenburg que de Jésus Christ. Quand l’auteur participe en mars 1918 à un rassemblement d’aumôniers militaires à Varsovie, il entend parler du « Dieu allemand ». On sait d’ailleurs combien un certain nombre de théologiens et de prédicateurs allemands ont souligné la mission particulière du peuple allemand. Rappelons aussi que la célébration du quatrième centenaire des 95 thèses de Luther avait associé la Réforme protestante et la mission dite civilisatrice du peuple allemand[1].

Encore dans ses remarques rétrospectives, l’auteur évoque tel aumônier bien emmitouflé qui finit par arriver après s’être fait attendre pendant des heures, alors que les soldats moins bien couverts pataugent dans la neige depuis tout ce temps en grelottant. Le jugement de Paul Helmlinger sur les cultes est sans appel. D’après lui, « la raison d’être de ces cultes n’était qu’un effort […] pour maintenir le moral de la troupe. La religion était donc rabaissée à n’être qu’un effort de guerre comme un autre, elle était à son service ».

En ce qui concerne les effets de la guerre de 14-18, des pasteurs alsaciens à l’œuvre après la guerre m’ont raconté que bien des hommes qui étaient revenus des champs de bataille avaient pris leurs distances à l’égard de l’Église, déçus par le soutien que beaucoup de ses représentants avaient apporté à la guerre et révulsés par les discours des aumôniers militaires. Ce ne fut pas le cas de Paul Helmlinger qui prenait certes ses distances à l’égard des aumôniers allemands, mais pas à l’égard de l’Évangile. Après 1918 il continue ses études de théologie, désireux de faire œuvre de paix et d’annoncer un autre message que celui qu’il avait entendu sur les champs de bataille.

Marc Lienhard, extrait de la Préface.

[1] Marc Lienhard, Entre l’Allemagne et la France, in : Lienhard, L’Évangile et l’Église chez Luther, Paris, Cerf, 1989, p.219-243.

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