Une tragédie mennonite – 1917-1939 (V)

 

A partir de 1921, la destruction des colonies connaît une seconde phase. Les mennonites sont victimes, à tous les niveaux, de la politique communiste qui culmine dans la Terreur stalinienne, entre 1936 et 1939 : déchristianisation,  collectivisation des terres, campagnes contre les « koulaks » et contre la minorité nationale allemande. 

 

« Chronique d’une destruction programmée : Les mennonites et la terreur stalinienne (1929-1939) »

1. Déchristianisation

Jalon important de la mémoire des « Soviet Mennonites », Mennonite martyrs est disponible en accès libre (mais en anglais).

Les persécutions religieuses commencent dès 1921 : l’enseignement des écoles et les prédications sont surveillés, les ministres intimidés, toujours menacés d’une dénonciation. Johann J. Andres, Prédicateur de l’Eglise évangélique des frères mennonites de Friedensruh, Molotschna, est d’abord emprisonné puis déporté trois ans en Sibérie comme membre du clergé ; il laisse une femme et huit enfants. Ces derniers ne peuvent garder la ferme et perdent tout ce qu’ils possèdent. Il rentre en 1934, travaille quelques temps dans une ferme collective, puis est à nouveau arrêté en 1937, en pleine nuit, comme cela se passe le plus souvent ; il disparaît ensuite sans laisser de traces. L’histoire de Johann Andres est la même pour l’immense majorité des Anciens, pasteurs, prédicateurs, évangélistes et responsables mennonites. Déjà sous le coup de la législation de juin 1922, qui crée le crime de « contre-révolution » et légitime la violence contre les opposants du régime, leur situation est aggravée par un édit du 8 avril 1929, qui interdit les manifestations religieuses. Jakob Rempel, personnalité influente parmi les mennonites, est déporté en octobre 1929 avec toute sa famille, puis prend dix ans de Goulag dans les Iles Solowki[1]. En 1939 le corps pastoral est décimé : tous ont été exilés, assassinés, ont émigré ou renoncé à leur ministère. Les Eglises sont laïcisées (transformées en granges, théâtres, salles des fêtes), les cultes interdits, et la foi personnelle confrontée, de plus en plus durement, à la pression d’un environnement hostile.

Pour autant, la foi mennonite ne disparaît pas. Entre 1917 et 1929, elle connaît même un renouveau important ; de nombreux jeunes se convertissent, y compris dans des lieux désolés ; les exilés continuent de témoigner dans les camps et les « villages de peuplement ». Contre toute logique, l’élan missionnaire connaît sa période la plus fructueuse[2]. Après 1929, la vie religieuse se perpétue, disparate et clandestine, et les femmes jouent un rôle important dans son maintien. Privées d’hommes, elles tiennent parfois des réunions dans les cuisines, enseignent quand elles le peuvent les enfants, y compris par l’exemple et les cantiques.

L’Ancien Jakob Rempel en 1912. Personnalité de premier plan parmi les mennonites russes, il est arrêté en 1929 par le GPU en raison de ses activités religieuses. Il passera les 12 années suivantes en déportation et en prison, jusqu’à son exécution en 1941.
Jakob Rempel en 1932, exilé à Ashkhabad. Photo du Mennonite Heritage Centre, Winnipeg, Manitoba.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2. Exproprier, collectiviser, dékoulakiser

En parallèle, le gouvernement impose la collectivisation des terres, qui devient une priorité dans les campagnes à partir de 1929. Or l’Ukraine est particulièrement rétive. Tous les moyens de pression sont mis en œuvre pour que les mennonites adhèrent aux Kolkhozes. Certains, principalement parmi la jeunesse et les plus pauvres, se laisseront convaincre par la propagande. Mais la répression sera la plus efficace. Dans son impressionnante autobiographie, David Klassen raconte comment son père fut arrêté par le NKVD et déporté suite à la dénonciation d’un mennonite devenu bolchevik et jaloux de sa notoriété dans le kolkhoze, où ils travaillaient ensemble[3]. Le phénomène des mennonites passés au communisme semble avoir été minoritaire, mais des dénonciations et des faux témoignages sont attestés. La collectivisation forcée aboutira à la destruction du mode de vie traditionnel des mennonites et à la fin de leur prospérité économique.

Ensuite, l’atomisation des colonies est aussi due aux immenses déportations de la Terreur stalinienne, qui atteint des sommets entre 1936 et 1938. Les mennonites sont d’abord concernés par les vagues de répression qui s’abattent sur les « koulaks », catégorie de « paysans aisés » à laquelle ils appartiennent en majorité. Ces « opérations de masse », menées par le NKVD, servent un intérêt politique (terroriser les opposants), et économique ; il s’agit de former une main d’œuvre corvéable à merci, pour « coloniser des régions inhospitalières (Oural, Kazakhstan, Sibérie…) » et « mettre en valeur les richesses naturelles. » On assiste à la déportation de familles entières dans des « villages de peuplement » où les conditions de vie sont extrêmes (froid, malnutrition, maladie, travail forcé…) ; les hommes connaissent les camps de prisonniers ; nombreux sont les mennonites qui passeront trois, puis dix ans, au Goulag, cantonnés par la suite dans des zones spéciales. D’autres encore feront partie des 800000 exécutions de l’année 1937. Royden Lowen écrit qu’au moins 9000 mennonites ont ainsi disparu au milieu des années 30, et qu’environ la moitié des hommes mennonites a été victime du NKVD entre 1936 et 1938 (déportations et assassinats)[4].

 

3. Les « opérations nationales »

Enfin, les mennonites sont les « victimes ordinaires » des «opérations nationales ». Le 20 juillet 1937, Staline ordonne «d’arrêter dans toutes les régions, tous les Allemands qui travaillent… »[5] Identifiés comme « groupe à risque », suspectés d’être au service de la puissance ennemie qu’est l’Allemagne, 55000 Allemands seront condamnés, et parmi eux, 42000 exécutés.

Ainsi, « meurtre de masse » à l’intérieur du « meurtre de masse », la destruction des mennonites de Russie est l’histoire d’un martyre hors catégories. Si la dimension religieuse intervient dans l’extermination des pasteurs et responsables des communautés, elle n’est pas exclusive ; elle a touché aussi les autres formes de christianisme présents en URSS. D’autre part, les mennonites se sont aussi trouvés victimes d’opérations ne les visant pas spécifiquement, mais visant les catégories (sociales ou ethniques) auxquelles ils appartenaient : les « ennemis de classe ».

La mémoire communautaire a retenu, prioritairement, la dimension spirituelle de la persécution, qui donne du sens à cet événement traumatique et l’inscrit dans l’ « identité souffrante » portée, souvent à raison, mais pas toujours, par les anabaptistes-mennonites depuis le XVIe s. Cependant, la spécificité de leur calvaire les place dans une sorte d’espace indéfini qui participe au sentiment d’un manque de reconnaissance officielle, même si leur histoire a été travaillée, et transmise, dans les pays du Refuge.

 

 

[1]Aaron A. Toews, ibid., p.204.

[2]Collectif, Histoire générale des mennonites dans le monde, t.II, Excelsis, « Perspectives anabaptistes », 2012, p.228.

[3]Erich Schmidt-Schell, David Klassen, Si seulement tu n’avais pas la foi, Gimont, Le messager de paix, 2002.

[4]Royden Loewen, directeur du Centre for Transnational Mennonite Studies (University of Winnipeg), cité dans un article de CBC, « Research funding helps uncover fate of mennonites arrested by Soviets in 1930s », CBC News – posted : Feb27, 2018 11 :00AM.

[5]Nicolas Werth, L’Ivrogne et la marchande de fleurs Autopsie d’un meurtre de masse 1937-1938, Paris, Seuil, « Points Histoire », 2011.

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