Une tragédie mennonite – 1917-1939 (IV)

 

« Malheur et solidarités »

Au sein du malheur, les mennonites qui survivent font différentes tentatives pour s’adapter à une situation dont ils ne savent comment elle évoluera. Plusieurs solidarités s’organisent, insuffisantes et parfois dangereuses.

 

1.Organiser une défense paramilitaire mennonite?

Groupe paramilitaire mennonite (Selbstschutz) des villages de Blumenort, Tiege et Ohrloff, ca. 1918. Source: Mennonite Library and Archives / Photo 2004-0069.

Pour se protéger, l’idée d’une force para-militaire mennonite (Selbstschutz) s’impose progressivement. Inspirée par l’armée allemande, qui occupe l’Ukraine après le Traité de Brest-Litovsk jusqu’en novembre 1918, elle reflète une « militarisation des consciences » ainsi qu’une réponse spontanée à la peur. Des groupes se forment en solidarité avec d’autres colons Allemands, luthériens ou catholiques, bien que des voix s’élèvent pour appeler à la repentance et faire prévaloir la tradition de non-résistance. Mais l’opinion mennonite est favorable à une Selbstschutz. Pour éviter une division, les responsables convoquent une conférence à Lichtenau, du 20 juin au 2 juillet 1918. Ils concluent que : 1/ chacun peut interpréter personnellement ce qu’implique la non-résistance ; 2/ la « non-résistance » est l’idéal chrétien le plus élevé mais on ne peut l’imposer. Tant que les Allemands seront présents, la Selbschutz n’aura pas de réelle importance ; quand ils se retireront, les mennonites traverseront une période de terreur pendant laquelle la Selbstschutz obtiendra quelques succès. Mais sur le long terme, elle s’avérera nuisible : les Russes blancs l’utiliseront contre l’Armée rouge, désignant les mennonites comme éléments contre-révolutionnaires, et ses interventions amèneront des représailles, dont l’une des plus marquantes sera le massacre de Blumenort, en novembre 1919.

 

2.Solidarités locales, solidarité mennonite internationale

En 1922, la plupart des chevaux ont été réquisitionnés ou sont morts suite à la guerre et à la famine. Le MCC envoie 25 tracteurs Fordson et des charrues. Frank Peachey, Mennonite Central Committee Archives.

L’anéantissement immédiat sera évité grâce à la solidarité mennonite internationale. Fin 1919, les mennonites décident d’envoyer des émissaires[1] en Amérique du Nord (Studienkomission) pour étudier les possibilités d’émigration. Le premier résultat sera la création, le 27 juillet 1920, à Elkhart (Indiana), d’une organisation de secours, le MCC (Mennonite Central Committee). Ce dernier[2] prend en charge l’acheminement d’une aide humanitaire conséquente, qui, à cause de la complexité de la situation, mettra plus d’un an à parvenir à destination. Le MCC ouvre alors des cantines d’approvisionnement dans les villages, où des queues se forment pour obtenir vêtements et nourriture. Le MCC importera même cinquante tracteurs Fordson et des semences pour accélérer la reprise agricole, permettant aussi aux mennonites de montrer leur bonne volonté vis-à-vis des autorités soviétiques, en s’investissant dans la reconstruction du pays.

Les gestes individuels, au sein des communautés, sont nombreux : l’un partage ses champs avec une famille qui n’a plus rien, l’autre prend en charge les enfants de parents déportés, une famille cache un prédicateur recherché… Malgré leur précarité, les membres de l’Eglise de Rudnerweide (Molotschna) subviennent aux besoins de leur Ancien Abraham D. Nickel, tombé malade, perclus de rhumatismes, privé de ses biens et de ses droits par le gouvernement[3]. La famille Wiebe de Muensterberg (Sagradowka) est avertie et cachée par une famille russe voisine, juste avant que le village ne soit massacré par les hommes de Nestor Makhno[4]. Les anarchistes, qui traquent les Allemands, fouillent à coups de sabre les meules de foin où la famille Wiebe s’est réfugiée ; lorsqu’ils se retirent enfin, Heinrich Wiebe a été poignardé en plusieurs endroits sans lâcher un cri, pour ne pas trahir la présence des siens.

3. « Sur la route de la liberté » : l’espoir du Refuge

 

Mais ces aides ne pouvaient être que ponctuelles. Devant l’absence de perspectives, un nombre grandissant de mennonites envisage l’exil. Après avoir créé une organisation représentative[1], ils soumettent une pétition pour une émigration limitée, concernant les mennonites réfugiés ou privés de terre[2]. Entre 1923 et 1939, de 20000 à 30000 mennonites parviennent, non sans mal[3], à quitter la Russie. Le plus gros contingent (21000) trouve refuge au Canada. En 1929, devant la difficulté à obtenir des visas, 13000 mennonites quittent leurs villages et rejoignent Moscou, espérant faire pression sur le gouvernement. Or le Canada refuse d’accueillir de nouveaux réfugiés. Benjamin Unruh, figure centrale du réseau de solidarité mennonite et futur pro-nazi, obtient une décision du Reichstag qui accepte que l’Allemagne serve de base temporaire pour l’émigration d’un petit nombre. 3885 mennonites sont ainsi parqués dans des camps en attendant leur sort ; une partie sera finalement reçue par le Paraguay, l’autre par le Brésil. Les 9000 restés à Moscou seront déportés par les autorités vers le Kazakhstan et la Sibérie (les quelques uns qui tenteront de rentrer chez eux découvriront que leurs maisons et leurs effets personnels auront été pris par les voisins russes). Parmi les déportés à la frontière chinoise, quelques centaines fuiront en traversant le fleuve Amour gelé pendant l’hiver 1930. Grâce au MCC, ils rejoindront, eux aussi, le Paraguay et le Brésil.

 

[1] 19 février 1921, Verband der Mennoniten Süd Russlands puis l’Union of Citizens of Dutch Lineage in Ukraine en 1922 (voir John Toews and Paul Toews, eds., Union of Citizens of Dutch Lineage in Ukraine (1922–1927): Mennonite and Soviet Documents (Fresno, CA: Center of Mennonite Brethren Studies, 2011)).

[2] 17 décembre 1921.

[3] Outre les complications bureaucratiques, les contrôles médicaux, une tentative va tourner au drame.

[1] B.H. Unruh, A.A. Friesen et C.H.Warkentin.

[2] Conduit par Arthur Slagel, Clayton Kratz (qui disparaitra en URSS, probablement pris par les Bolcheviks), Orie O. Miller.

[3] Aaron A. Toews, ibid., p.152.

[4] Aaron A. Toews, ibid., p.253.

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