L’esclave libre

Un grand roman sur "l'impossible liberté" dans un Vieux Sud en déréliction.

Les romans de Robert PENN WARREN ont été largement occultés par des monuments comme Autant en emporte le vent, ou les romans de Faulkner. Mais en ce qui nous concerne, son oeuvre est une introduction à la fois divertissante et profonde à notre thème : « Protestantisme et esclavage des noirs aux Etats-Unis (1650-1865) ».

L’intrigue a pour scène un Vieux Sud mythique en déroute – plantations, Mississipi, fatalisme moite, grandeurs et décadences d’une société aristocrate foncière… Amantha Starr, fille d’un riche planteur du Kentucky, découvre à la mort de son père ce que chacun savait mais n’osait lui dire: elle est en réalité la fille d’une beauté noire qui avait partagé naguère le lit du maître de Starrwood; elle n’appartient pas au monde des gens libres. Car règne encore l’antique loi du Sud: son père n’ayant pas laissé de testament, la demeure est mise en vente et elle-même, en qualité de fille d’esclave, fait partie du lot…

Palpitant et entraînant, le roman met en intrigue la quête de liberté de la jeune femme, soumise aux combinaisons douteuses du sort et des puissants, aux aléas de sa condition de bétail humain. Elevée au collège Oberlin, haut lieu de l’abolitionnisme fondé par le pasteur revivaliste Finney (1792-1975), notre héroïne connaît sa leçon, et tous les

C.G. Finney, pasteur initiateur du Second Réveil et fondateur du fameux Oberlin College, qui sera une pépinière de prédicateurs abolitionnistes radicaux.

développements de la rhétorique des défenseurs des noirs. Mais Robert PENN WARREN approfondit le problème ; dépassant le clivage des anti/pro-esclavagistes, il redessine les contours de cette servitude, les déplace et les enracine au cœur de l’humain et de sa contradiction. Le roman s’ouvre sur cette exclamation, bien plus existentielle que sociale : « Si seulement je pouvais être libérée… »

La liberté n’y est pas en priorité une frontière extérieure à franchir, ni un statut. Elle est un appel spirituel et toujours en rapport avec une conscience profonde du péché, de la culpabilité : « Sans doute est-ce précisément ce que chacun désire, le rachat » lui dit, non pas un esclave, mais son nouveau maître, Hamish Bond (p.189). Et cette culpabilité sans nom, sans objet véritable,  est la cause de tous les déterminismes néfastes, de la fatalité qui suinte dans l’atmosphère de ce Vieux Sud – une dette à payer qui explique le malheur ambiant :

 Hélas, la logique de cette protestation humaine paraissait tout à coup futile, car ma culpabilité était là, elle m’enveloppait. Et la succession du crime et de la punition dans le temps n’avait aucune signification, puisque tout obéissait à une logique plus profonde, intemporelle. Dans la clarté de ce cauchemar éveillé, les sermons entendus autrefois à Oberlin m’apparurent chargés de réalité, jusque dans leur verbe même, et leur verbe devenait ma chair. (p.112)

Cette vérité lui permet d’ironiser aussi contre les abolitionnistes, et de faire grincer les clichés de leur propagande. Parmi les personnages mis en scènes, les propriétaires s’avèrent souvent plus humains, plus complexes, plus ambivalents, que les abolitionnistes fanatiques et puritains d’Oberlin, galvanisés par une Vérité qui doit s’imposer au détriment des hommes. La Vérité avec un grand V de la cause supérieure qui, dans son intransigeance, ne tolère aucune distinction, aucune nuance.

Or l’une des subtilités du roman tient dans de traitement des clichés de la

Le roman a donné lieu à un film de Raoul WALSCH, en 1957, avec Clark GABLE et Yvonne DE CARLO

littérature abolitionniste. Tout y est ; les bateaux à vapeur, les ventes à l’encan, les négociants sans scrupules, les gentils noirs, les esclaves abusées, les prédicateurs passionnés. Mais tout est miné : personne n’est libre. Personne n’est libre de soi, de son rôle, personne n’est libre des clichés qui le constituent, de la mémoire qu’on lui transmet, et surtout, personne n’est libre de ses propres contradictions : « …le seul calcul imprévisible, c’est nous-mêmes »(p.165). Et Amantha Starr est la vivante – et constante – expression de cette ambiguïté. Rachetée par Hamish Bond, elle commence par le haïr puis finit par l’aimer, elle sauve celui qui tente d’abuser d’elle, elle ne supporte pas d’être assimilée aux « nègres » malgré son origine et ses idéaux abolitionnistes…

Telle est la vocation de la littérature, reine du paradoxe, des frontières poreuses, et censément grande fossoyeuse de bonnes consciences, comme l’annonçait le titre. Nous sommes tous « esclaves libres », en quête de la réponse libératrice : « Nous sentons que si nous pouvons répondre aux questions, nous serons libres » (p.175). Mais le roman de Robert PENN WARREN ne cherche à délivrer le lecteur que d’une chose. L’assurance d’être du bon côté.

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